Blackbird de David HARROWER - par le Vertige Collectif

Traduction de Zabou BREITMAN et Léa DRUCKER
© L'Arche Éditeur

Date : Mardi 10 décembre 2013
Horaires : 18h - 19h30
Lieu : Théâtre Bernard-Marie Koltès
Durée : 1h30
Discipline : Théâtre

Réservation obligatoire

Blackbird

© 2012 Vertige Collectif

Mise en scène : Laura Thomassaint

Interprétation : Justine Rouet Chabaux, Thibault Sartori

Ecriture dramaturgique : David Harrower

Régie : Emilien Decoudre

L'Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté - www.arche-editeur.com

Parfois, une vie bascule en un rien de temps. Une rencontre. Une décision qu'on n'a pas su prendre ou qu'on a prise trop tard. Une personne qu'on a aimée au plus fort de ce qu'on était capable de faire. Quand Ray et Una se sont rencontrés, lui avait quarante ans, elle, en avait douze. Ils se sont aimés, cachés. Puis ce sont les procédures qui ont remplacé les mots d'amour, les audiences leurs escapades. Six ans de prison. Le verdict. C'est par hasard, quinze ans plus tard, sur une photo dans un dépliant publicitaire qu'Una retrouve Ray et décide de faire les quelques heures de route qui les séparent pour se confronter à lui. Comment est-ce qu'on se parle après quinze ans de silence ? Que reste-t-il de l'amour quand le reste du monde l'a analysé, condamné, piétiné ? Nous, spectateurs, arrivons dans ce huis clos, pour le face-à-face de ces anciens amants redevenus inconnus.

« Mon bel amour, mon cher amour, ma déchirure, je te porte dans moi comme un oiseau blessé »

Il n'y a pas d'amour heureux, Louis Aragon

« Blackbird, c'est l'histoire d'un homme et d'une femme. Una et Ray, dont l'histoire a d'abord été celle d'un homme et d'une fille, d'une gamine. Ils ont commencé par s'aimer, continué par s'enfuir, terminé par se perdre. Leur amour extraordinaire condamne Ray à six ans de prison, à changer de nom, de vie. Occulté le passé.

Elle, a continué tant bien que mal. C'est quinze ans après cette séparation qu'Una retrouve Ray, par hasard, sur une photo dans un dépliant publicitaire et décide de venir le voir, de savoir. C'est ici que tout commence.

Quinze ans de silence.
Comment écrire ça
Cette
Cette difficulté de dire. De se parler à nouveau.
David Harrower trouve sa solution. Parler du manque de mots avec les leurs.
Par leur hésitation. Dans ces moments où l'un parle, l'autre reprend ailleurs ou repart plus loin sans que le premier ait terminé.
Ce sont ces moments-là qui traduisent l'incapacité d'Una et de Ray, à parler, à se parler, à s'écouter et se comprendre. Comment est-ce qu'on s'adresse à celui qu'on ne connaît plus ?
Lorsque nous avons décidé de monter Blackbird, c'est cette question que nous nous sommes posée.

Comment retranscrire ça
Cette
Cette difficulté de dire, dans l'espace si particulier qu'est le plateau de théâtre.
Il a vite été évident pour nous que pour incarner cette difficulté à être deux, à être là au même endroit que l'autre, il fallait que nous, nous sachions exister ensemble. Que nous sachions nous comprendre par le plateau. C'est d'un long travail de table qu'est née cette complicité entre les deux comédiens. Une complicité qui leur a permis de s'écouter, de se surprendre mais surtout d'incarner ces deux personnages déchirés, avec leurs faiblesses, leur lâcheté. D'incarner ces deux êtres au plus près de ce qu'ils sont et de ce qu'ils seraient dans notre réalité. Avec toutes les difficultés qui existent entre deux êtres qui s'aiment et en rajoutant celles imposées par leur histoire. Est-ce qu'on aime vraiment quand on est une gamine de douze ans ? Est-ce qu'on peut vraiment aimer une gamine de douze ans, alors qu'on en a quarante, sans être malade ?

Ce n'est pas l'histoire dont nous avons voulu parler. Celle où l'on décide de ce qui doit être ou ne pas être, de ce qui est normal ou ne l'est pas, de si l'amour existe ou n'existe pas. Une histoire d'amour, de vie. Une histoire universelle qui, lorsqu'on dépasse le fait divers, résonne en chacun de nous. L'histoire de l'amour impossible. Celui plus fort que tous les autres parce qu'il ne sera jamais.
Et plus nous avons travaillé à le raconter, plus nous y avons cru et plus nous y croyons, à cet amour-là.
Et c'est de lui dont nous avons voulu être les interprètes. Pour donner à entendre ce texte comme nous l'avons reçu la première fois que nous l'avons lu. »

Laura Thomassaint
Metteure en scène du spectacle Blackbird

Entretien avec Laura Thomassaint, Justine Rouet Chabaux et Thibault Sartori

Propos recueillis par Julie Baucheron et Perrine Ibarra

Interprétée par la compagnie Vertige Collectif en cette quatrième édition du festival Nanterre-sur-Scène, la pièce Black Bird de David Harrower raconte l’histoire d’amour impossible entre deux amants qui se sont connus trop tôt et séparés trop vite. Alors que cette histoire évoque un thème délicat, la pédophilie, Vertige Collectif a choisi, par la mise en scène et l’interprétation scénique, de mettre l’accent sur la complexité des sentiments humains comme questionnement universel. Rencontre.

Perrine et Julie : Pourquoi avoir choisi Black Bird, d’où est née cette envie d’adapter cette pièce entre vous ?

Thibault : En tant que comédien, j’avais besoin d’une pièce où tu puisses vider sur scène tout ce que tu as sans réfléchir forcément, où tu joues plus avec tes tripes qu’avec ta tête en fait. Mon envie de départ c’était ça, et ensuite j’ai rencontré Justine au conservatoire. Je lui ai proposé de travailler tous les deux sur une scène, un extrait de Black Bird qu’on a eu envie de monter ensemble par la suite. Elle a accepté, je ne sais pas pourquoi... (rires).

Justine : On a donc recherché un metteur en scène, en inversant un peu les choses puisque d’habitude, c’est le metteur en scène qui cherche ses comédiens. On a donc auditionné deux personnes et notre choix s’est porté sur Laura. Tout de suite, il y a eu une connexion car la vision de Laura correspondait à notre ressenti de la pièce et à la dimension qu’on voulait lui donner.

P. et J. : Black Bird évoque un sujet lourd : la pédophilie. Souhaitiez-vous inclure ce thème dans votre création, que ce soit dans la mise en scène comme dans l’interprétation des comédiens ?

Laura : Il y a des passages où on a voulu faire entendre quelque chose d’autre par rapport au sujet, parce que l’histoire de la pédophilie n’était pas l’histoire qu’on voulait raconter. On ne voulait pas le souligner. Par exemple quand Una dit « J’étais tellement excitée. De savoir que tu viendrais », on lui fait dire : « j’étais tellement excitée de savoir que tu viendrais » et j’enlève le point, pour éviter d’appuyer sur cet aspect du sujet. Mais ce sont des modifications qu’on a faites à de rares endroits. Le reste a surtout été un travail de volume et de tonalité de voix.

P. et J. : Justement, comment s’est fait le choix de la mise en scène et de l’interprétation au sein de la compagnie ?

L. : En fait, cela s’est fait assez naturellement, il n’y a pas vraiment eu d’effort d’appropriation. C’est un pari puisque l’histoire est dure, on se situe dans un huis clos avec beaucoup d’explications dans les dialogues. On a voulu ajouter un peu de mystère et d’ouverture vers un autre questionnement. On parle plus d’amour impossible, comme quelque chose qui pourrait résonner en chacun de nous. D’où par exemple le choix de ne pas confronter une comédienne jeune à un comédien de soixante ans pour interpréter Ray.

P. et J. : Le style de l’auteur, avec une ponctuation presque absente et des phrases très courtes, a-t-il joué sur votre désir de monter la pièce ?

L. : Les comédiens ont vraiment réussi à s’approprier la langue de l’auteur, à faire en sorte que ce manque de ponctuation soit vraiment naturel. Parce qu’au fond, ce sont plus des temps dans la parole, des façons de parler qui nous arrivent souvent dans la vie : des moments où l’on n’arrive pas à parler, où on est mal à l’aise. Les comédiens ont vraiment réussi à le retranscrire, on n’a pas eu besoin de modifier le texte.

P. et J. : On remarque que vous avez quand même un peu modifié la fin de la pièce, pourquoi ce choix ?

L. : Oui, c’est vrai que la fin de l’histoire selon Harrower ne me paraissait pas juste, ce n’était pas possible que l’histoire se termine comme ça, mais c’était mon ressenti personnel. Una reste là, toute seule. Je ne pense pas que Ray l’aurait laissé là toute seule, après tout ce temps passé dans ce huis-clos. C’est une pièce très réaliste et pour moi cette fin ne me le semblait pas. J’ai eu besoin de mettre un point différent, plus ouvert, mais... je ne vais pas le dévoiler ! (rires).

MISE EN SCENE ET SCENOGRAPHIE

P. et J. : Le plateau est très épuré, presque nu. Comment votre interprétation du sujet transparaît-elle au niveau de la scénographie ?

L. : Vu qu’on laisse place à un réalisme de la parole et de l’émotion, ça nous semblait inutile d’encombrer l’espace d’objets eux-mêmes réalistes. Je trouve que trop de réalisme aurait étouffé l’ouverture poétique que l’on voulait rajouter à la pièce. Les comédiens sont laissés comme pièce maîtresse des dialogues et des émotions. Le regard du spectateur n’est pas parasité et ne va pas fuir ailleurs, tout est laissé pur.

J. : Tu es allée à l’opposé de la scénographie d’origine qui était au contraire un peu surchargée : l’endroit est plutôt lugubre avec des déchets éparpillés. Laura a vraiment éradiqué ça avec un espace très lisse et très vide qui laisse de la place au face à face.

P. et J. : Une mise en scène donc très différente de celle de Claudia Stavisky par exemple, dans laquelle l’âge du comédien correspond à l’âge réel de Ray, où les ordures sont étalées par terre...

L. : Oui, et du coup le regard du spectateur change complètement : on ne voit plus le personnage de Ray comme un pervers fautif mais comme un type complètement perdu. Dans les autres mises en scène de Black Bird, l’empathie pour les personnages est trop dirigée et rend le spectateur automatiquement juge des actes commis par Ray. En atténuant la monstruosité du personnage masculin, nous voulions laisser le choix au public. On ne voulait pas trancher.

P. et J. : Justement, comment situez-vous l’âge du personnage par rapport au comédien ?

T. : Ça c’est un travail du corps qui reste très loin de l’effet de maquillage. A soixante ans, on n’a pas la même énergie qu’à vingt-cinq ans, pas la même façon de bouger. J’ai donc travaillé sur l’attitude du corps, plus voûté par exemple. La colère aussi est différente, plus réfléchie, peut-être plus mature.

L. : On voulait toujours éviter ce sentiment de gêne que pourrait ressentir le spectateur devant cet écart d’âge. On a donc rajouté une proximité amoureuse et non un écart d’âge qui renverrait à la pédophilie de Ray.

J. : On a eu des retours de plusieurs personnes qui nous disaient « on aimerait vraiment les voir repartir ensemble » maintenant que dans le présent de la pièce, l’amour est légalement possible au niveau de l’âge. Si ça avait été un acteur de soixante ans, le retour n’aurait pas du tout été le même.

P. et J. : Finalement, cela évacue vraiment le côté fait divers du sujet…

L. : On laisse de côté cette dimension d’enquête, de pédophilie, de quelque chose qui serait vu comme sale. Dans ce cas, autant regarder une émission d’enquête ! (rires). Ici on parle de quelque chose d’humain, de plus complexe, de plus profond. Est-on capable d’aimer quand on a douze ans, s’agit-il d’un amour idéalisé ? Comment ressort-on après six ans de prison quand on est jugé pour pédophilie ? Qu’est-ce que tomber amoureux d’une gamine de douze ans ? On a essayé de construire des vrais personnages avec des vraies personnalités, des vraies psychologies, des vrais humains en fait. D’ailleurs je trouve que c’est assez réaliste dans la direction d’acteur. Pour moi c’est une psychologie très compliquée à laquelle on ne pouvait pas répondre en parlant simplement de perversion.

P. et J. : Le spectacle commence et termine au son des vagues. Une bâche est installée en fond de scène. Y a t-il une envie de créer un peu d’espace poétique dans ce huis clos minimaliste ?

J. : La fameuse bâche... (rires).

L. : À un moment, Una fait un monologue long. Derrière elle, la mer est projetée sur la bâche. La matière de la bâche floute la perception de la mer quand elle bouge, pas comme un mur blanc où le reflet est très précis. Ça ajoute des couleurs, une ambiance, un côté un peu vivant qui casse l’aspect froid du monologue et du lieu vide. La bâche ajoute une respiration. Ensuite, par rapport au reste de la pièce où les dialogues s’enchaînent, ce monologue intervient comme une sorte de bulle qui n’a rien à voir avec le reste. Cet espace fait référence au souvenir des jours passés à la mer avec Ray quinze ans plus tôt. Du coup il fallait déconstruire l’espace pour changer d’endroit et partager la tension d’Una. Il fallait qu’on comprenne pourquoi Una est revenue, pourquoi ce passage a été si dur, et caetera. Tout ça nous emmène ailleurs.

P. et J. : Il y a aussi des scènes assez physiques dans le spectacle.

J. : Sexuelles ? (rires)

L. : Il y a tout un mystère de la redécouverte du corps, surtout après quinze ans de séparation. Les étreintes ne pouvaient pas être sauvages comme dans les autres adaptations de Black Bird. Pour moi il y avait quelque chose de beaucoup plus subtil. On a donc chorégraphié tout ce passage. Les gestes sont lents, parfois hésitants, avec en même temps quelque chose de très érotique, sûrement plus érotique qu’une scène qui aurait été jouée de façon crue. Ray sait qu’il ne va pas repartir avec elle. Tout est très précieux.

J. : Il y a un côté aussi beaucoup moins gênant, les personnages s’effleurent et se redécouvrent avec quelque chose de presque sacré. Il s’agit du premier contact affectif entre les deux personnages.

P. et J. : Les déplacements sont très précis, calculés. Le face à face entre les personnages, la frontalité est également très présente... Comment placez-vous la relation d’un tel jeu avec le spectateur ?

L. : Il n’y a aucun aparté dirigé vers le public dans cette pièce. Les blagues ne sont pas possibles, sinon tout serait brisé. D’ailleurs pendant le jeu, la salle est très silencieuse, c’est très troublant. On a quand même mis en place deux « rendez-vous » : si les gens rient à ce moment là, on sait que le public est avec nous et suit la pièce.

J. : La deuxième « blague », arrive au cours des vingt dernières minutes : si personne ne réagit, tout devient très oppressant ! Dans le cas inverse, le public hurle de rire alors que le moment ne l’est pas spécialement. Là il y a un instant de complicité avec les spectateurs.

L. : Par rapport à la frontalité, on a beaucoup retravaillé les glissements mais on ne voulait pas de rotations qui soient trop proches des effets de théâtre. On essaie de trouver des solutions pour que les visages soient un peu plus visibles.

P. et J. : Y-a-t-il eu un «  travail de table » et des lectures en amont ou est-ce que vous êtes entrés assez rapidement dans la création scénographique ?

T. : On a d’abord fait des coupes, mais notre perception des personnages restait embryonnaire, encore floue. Puis quand on a commencé à monter la pièce en entier avec Laura, il y a eu un travail de table assez long autour du livre.

L. : Le début a été très dur, on ne trouvait pas. On a eu besoin de revenir sur un long travail de table d’environ deux mois pour traduire le texte. Ce sont des non-dits, des phrases qui s’arrêtent. Il fallait comprendre ce que les personnages voulaient vraiment dire, à quoi les personnages faisaient référence dans certains dialogues. Cela nous a permis d’affiner notre « boîte à outils » sur les personnages. D’autres dimensions se sont ajoutées aux personnages et on continue toujours de les creuser.

P. et J. : On sent une complicité entre vous, cela vous aide-t-il pour l’interprétation de cette pièce ?

T. : Quand on a mis en place ce début de pièce avec Justine, on a tout de suite senti le besoin d’approfondir quelque chose qu’on a retrouvé dans la note d’intention de Laura avant qu’elle ne mette en scène la pièce. On lui a vraiment confié ce travail avec le sentiment d’aller dans une même direction, même si la vision du comédien et du metteur en scène est différente.

L. : Vu qu’on ne se connaissait pas, ça nous a certainement permis de ne pas prendre de pincettes et d’être d’abord dans un rapport professionnel. On a pu davantage se livrer avec moins de pudeur. Ensuite, qu’a-t-on vécu à notre âge ? La pièce est très psychologique, tout le monde a donné des exemples par rapport à ses expériences intimes, ça nous a beaucoup aidés à monter la pièce.

J. : Parfois, les scènes sont très physiques et je sais que je n’aurais peut être pas pu les faire avec n’importe qui. Il y a un rapport de confiance et de bienveillance entre nous qui nous a aidés à jouer certaines scènes avec plus d’aisance.

P. et J. : Quels sont vos projets pour la suite ?

J. : C’est compliqué de dire ça comme ça tout de suite. Il y a les concours mais on évite de se projeter. Pour l’instant, on vise les écoles pour lesquelles on participe actuellement et on verra bien. Mais l’idéal serait de faire une formation. Essayer aussi de faire du cinéma. J’aimerais bien poursuivre ce projet si possible un maximum, Black Bird.

L. : On a déjà joué le spectacle six fois et on se pose la question du renouvellement du public. C’est aussi une question de moyens, donc on verra... On a chacun nos parcours donc on voudrait intégrer des écoles différentes, ce qui veut dire qu’à un moment, l’aventure va prendre fin.