Hiversd'après les textes de Jon Fosse - par Mathieu Barché

Date : Jeudi 4 décembre 2014
Horaires : 18h30 - 19h45
Lieu : Espace Pierre Reverdy, bâtiment L
Durée : 1h15
Discipline : Théâtre

Réservation conseillée

Hivers

© Hadrien Peters

D'après les textes de Jon Fosse

Mise en scène : Mathieu Barché

Interprétation : Laura Segré, Hadrien Peters

Un homme en déplacement professionnel dans une ville étrangère, rencontre sur un banc de jardin public une femme qui semble un peu perdue. Il décide de ne pas aller à son rendez-vous et accepte de l’accueillir une nuit dans sa chambre d’hôtel.

Hiver, c’est l’histoire de deux personnes qui font une tentative pour se rencontrer. Ce n’est pas une mince affaire pour ces deux personnes radicalement différentes qui ne semblent pas se comprendre. Mais tous les deux ont la volonté de comprendre l’autre, et déploient ainsi une grande énergie pour y arriver. Car dans la pièce de Jon Fosse, il faut envisager le mot comprendre dans son sens étymologique : composé de cum « avec » et prehendere « prendre », littéralement « saisir ensemble, embrasser quelque chose ».

« Ce qui nous avons voulu avant tout, c’est raconter une bataille : la lutte du langage pour l’assimilation au monde et à l’autre, qui est motivée par la volonté de pouvoir se projeter en l’autre. C’est ce qu’on pourrait peut-être appeler l’amour. Ce lien entre les personnages n’est pas du vide et « seulement du non-dit » contrairement à ce qu’on pense souvent de l’écriture de Jon Fosse : ces personnages sont justement complètement ouverts à l’autre, à l’affut de la parole. Nous voulons éviter une musique mortuaire et lancinante qui revient fréquemment dans les mises en scène de Fosse. Pour nous, c’est un langage de vie, voire de survie, plus que de mort. On a parfois l’impression qu’on joue ses textes en pantoufles, pour nous les comédiens doivent venir en baskets… ».
Mathieu Barché

 Entretien avec Mathieu Barche – metteur en scene d’Hivers

Mathieu, pouvez-vous me résumer votre parcours ?

Après quatre ans d’études théâtrales, j’ai réalisé un DEUST arts du spectacle à Besançon puis je suis monté à Paris pour entrer au Studio d’Asnières pendant deux ans. J’ai ensuite rejoint l’Université Paris Ouest Nanterre pour une licence en arts du spectacle et je suis, en ce moment, inscrit en master 1 d’études théâtrales.

Vous avez rencontré Hadrien Peters et Laura Segré (acteurs de la pièce) au Studio d’Asnières. Qu’avez-vous réalisé avec eux ?

J’ai travaillé avec Hadrien sur « Les lectures du lundi », une initiative lancée par l’Ecole Claude Mathieu. Il s’agissait de lire des textes littéraires dans des bars. Nous avons fait ça tous les lundis pendant 7 mois. J’ai également monté avec Laura et Hadrien la pièce Hiver de Jon Fosse, notre premier projet à tous.

Quand avez-vous découvert l’écrivain Jon Fosse ?

Un peu par hasard. J’ai commencé à m’intéresser aux auteurs russes puis aux auteurs norvégiens et le nom de Jon Fosse revenait souvent dans mes lectures. Son écriture m’a tout de suite plu. Qui plus est, Claude Regy, un metteur en scène que j’apprécie beaucoup, a monté quelques-unes de ses pièces. J’ai donc eu envie de reprendre Jon Fosse, à ma manière.

Qu’est-ce qui vous touche dans ses œuvres ?

La définition du mot « comprendre » est très présente dans l’écriture de Jon Fosse. On semble être face à une écriture de l’incommunicabilité alors qu’en réalité les personnages échangent énormément et ont un désir fort de se dire les choses. Quand les personnages déclament « mais je t’aime tellement, je suis amoureux de toi », je trouve que c’est quelque chose qui n’existe pas vraiment dans le théâtre et qui me semble très généreux. Ces personnages font tout pour construire ensemble, même si on a l’impression qu’ils ne se comprennent pas, et ça donne un côté très optimiste aux textes de Jon Fosse. Finalement, on ne peut avoir de désir pour aucun des personnages, car elle est agressive et lui niais, mais on les voit se comprendre, aller de l’avant. Ils ressemblent un peu aux personnages du réalisateur Mike Leigh.

Le projet initial était de jouer telle quelle la pièce Hiver de Jon Fosse. Pourquoi avoir changé ?

Je suis dans une période de ma vie où j’ai l’impression de changer, vite, et je n’ai plus les mêmes désirs qu’avant. Ca ne m’intéressait donc pas d’approfondir Hiver, d’en faire quelque chose de plus lisse, de plus parfait. J’ai eu envie de tenter autre chose.

Vous avez donc ajouté un « s » à Hiver car vous avez fait le choix d’intégrer plusieurs textes à votre représentation. Quels sont ses textes ?

Il y a trois textes de Jon Fosse : Hiver, Je suis le vent et Et la nuit chante. Puis deux poèmes, le premier d’Hugo von Hofmannsthal dans Chemins et rencontres et le second de Wilhelm Müller dans Le Voyage d’Hiver.

Avez-vous un fil rouge pour l’ensemble de ces textes ? Comment s’articulent-ils les uns avec les autres ?

Très souvent, il y a dans ces textes des personnages qui se rencontrent et qui essaient de comprendre quelque chose. Hofmannsthal écrit d’ailleurs dans son texte que le plus beau moment « ce n'est pas l'étreinte mais la rencontre ». Ces textes s’articulent comme des scènes de vie agencées de manière à produire une décharge d’énergie forte vers la construction, l’union, l’amour. Le Voyage d’Hiver, par exemple, est plein d’amour. Et puis, j’aime le fait qu’on puisse voir plusieurs personnages, qu’il ne s’agisse pas d’une histoire particulière. Les sentiments deviennent universels comme si une légion de gens éprouvait la même chose.

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire de la mise en scène ?

Au lycée, je voulais déjà être metteur en scène mais un professeur m’a dit qu’il fallait d’abord que je sois comédien. Un conseil que j’ai suivi et qui m’a beaucoup servi. Arrivé au Studio d’Asnières, il y avait une part beaucoup moins réflexive au sein du groupe et il n’y avait pas de metteur en scène défini. J’ai donc eu cette envie de partager plus que du jeu, de créer une conversation, de parler d’autre chose. C’est comme ça qu’est revenu mon désir de mise en scène. Un désir qui, finalement, se rapproche de celui de créer.

Comment envisagez-vous le rôle de metteur en scène ?

On dit souvent qu’on n’est pas metteur en scène par désir, mais metteur en scène par défaut. J’ai ce désir, j’en ai beaucoup à vrai dire, mais j’ai surtout de plus en plus envie de remettre en cause la position de metteur en scène jusqu’à ne plus vraiment l’être. Dans mes projets, j’ai envie que chacun arrive avec ses idées, qu’on discute, qu’on crée ensemble plus que de m’investir dans le jeu des autres. Selon moi, un comédien est presque un metteur en scène et le désir de jeu devrait se rapprocher du désir de mise en scène. Mais je dois avouer que tout ça est un peu utopique.

Vos décors sont tous très épurés. Que sont, pour vous, leurs fonctions ?

C’est vrai. En réalité, on aurait pu se passer de décor mais nous avons fais le choix de tester plusieurs installations. Un peu comme des tableaux, les décors créent une ligne de force, une énergie, voire une géométrie émotive. On retrouvera sur scène, par exemple, une chaise, qui semble ne servir à rien, mais qui pour moi donne une énergie particulière. Il faut dire aussi que le lieu dans lequel nous jouons (l’Espace Reverdy) raconte à lui seul beaucoup de choses, je le trouve très fort.

Concernant la musique, vous avez décidé d’en ajouter alors qu’elle était inexistante dans le spectacle précédent. Quelle valeur a-t-elle pour ce nouveau spectacle ?

La musique, comme les costumes, est porteuse d’émotions. Ce sont des éléments qui nous dépassent et que les comédiens n’ont pas à gérer. Lorsqu’on a la musique avec nous, on peut se permettre d’être en décalage tout en restant dans un moment de vérité. On ne se pose plus la question de savoir si tout est juste. La musique nous permet d’être plus libres et de chercher des choses plus loin.

Un de vos personnages, que vous jouez d’ailleurs, se vêt de quatre ou cinq vestes à la fois. Quelle impression cherchez-vous à produire en faisant de tels choix ?

Je me rends compte qu’à toutes les questions je pourrais vous répondre « c’est de l’émotion ». Concernant ces vestes, elles sont nées d’une improvisation comme beaucoup d’autres costumes et décors. Il y a, dans les costumes d’Hivers, quelque chose qui tient de l’inconfort. Les costumes sont trop grands ou moches. Cela crée des figures comme des pantins qui tenteraient de se débattre dans leurs vêtements. Le tout force à une certaine maladresse. Les personnages de Jon Fosse sont souvent maladroits, soit ils se prennent des murs, soit ils tombent.

Lors de vos répétitions, vous faites appel à de nombreuses références (metteurs en scène, poètes, philosophes) pour illustrer vos idées, vos sentiments… quelles sont ces personnes qui vous inspirent ?

Il y a, avant tout, le metteur en scène Claude Regy. Sa parole est folle, on s’éprend très vite de sa parole car il semble être toujours dans une certaine justesse, vérité. Son théâtre est celui de l’immobilité, de la lenteur de parole. Son travail déplace notre seuil de perception pour atteindre un état d’écoute et d’éveil exacerbé, cela tient presque de l’hypnose. Je m’en inspire tout comme je m’en méfie ! Il y aussi François Tanguy, directeur du Théâtre du Radeau. Lui aussi est un peu fou, érudit. Ses spectacles sont des enchaînements de scènes dans lesquelles il cherche une harmonie des sentiments, des mouvements. Il est parvenu à développer un langage théâtral nouveau qui lui permet de se détacher de plein de choses. Autrement, en ce moment, je suis assez influencé par le philosophe Merleau-Ponty. Sa réflexion sur le rapport de la peinture au spectateur me permet de comprendre comment m’investir dans une œuvre d’art. Et enfin, Pina Bausch, l’incontournable.

Vous n’hésitez pas, pendant les répétitions, à faire répéter vos acteurs encore et encore quand le résultat ne correspond pas à votre idée de l’interprétation. Comment appréhendez-vous la direction d’acteurs ?

C’est quelque chose qui me semble très compliqué. Tout d’abord, je ne pense pas arriver avec des idées précises mais plutôt avec des fantasmes flous, des univers. Et je tiens aussi à ce que le comédien me propose des choses. Seulement, ces propositions, je les reçois inévitablement à travers mon sentiment. Donc si on travaille plus d’une heure sur la scène, je retombe sur des images qui sont miennes, sur des façons de structurer ma pensée et, au final, cela nous emmène vers une idée de l’imprécis – qui n’est pas forcément une mauvaise chose. Encore une fois, je trouve la direction d’acteur très difficile. J’aimerais que les comédiens arrivent avec plus de propositions mais si ce n’est pas le cas, je suis obligé de créer des choses en eux. Ma répétition idéale : j’arrive, les comédiens répètent, je ne dis rien et je m’en vais.

Dans votre dossier de candidature pour le Festival, vous énonciez le désir de « faire jouer les comédiens en baskets », pouvez-vous me l’expliquer ?

C’est un rapport direct à Claude Regy. Ses personnages ne bougent jamais et lorsqu’ils marchent, on ne les entend pas. Le théâtre de Jon Fosse, l’image qu’on en a, est assez morne et statique. J’ai envie, de mon côté, de créer du dynamisme. Cette image des baskets est là pour illustrer la vitalité. On peut s’imaginer des gens toujours actifs. Car le langage de Jon Fosse n’est pas mortuaire, au contraire, il y a une énergie de vie dans ces répétitions de mots. C’est un langage jeune et plein de vérité.

Vous avez décidé pour quelques scènes de passer de l’ombre à la lumière en montant sur scène. D’où vient cette envie ?

C’est la première fois que je fais ça. Etre acteur me permettait d’être un peu moins metteur en scène. De cette façon, les autres sont obligés, lors des répétitions, d’être regardants et la parole s’échange d’une façon très différente et plaisante. C’était aussi une question de nécessité. Cela me permettait de ne pas faire une déclinaison de scènes de couple et d’éviter que le public pense qu’il s’agissait du même homme dans toutes les scènes.

A quel moment apparaissez-vous ?

J’apparais dans deux scènes : Et la nuit chante puis Je suis le vent. J’interprète également une chanson à la guitare – Wicked Game de Chris Isaac. Cette chanson viendra comme un temps de pause, une transition vers la pièce Hiver dans laquelle l’univers diffère et les costumes disparaissent.

Avez-vous des projets pour la suite ?

Avec Hadrien et d’autres personnes du Studio d’Asnières, nous allons monter en mars Plateau 1. Pour le moment, chacun apporte des propositions de scènes, de chansons, de sculptures. Nous allons créer une sorte de musée vivant dans lequel les gens verraient les choses comme une harmonie de moments. Notre rêve serait de faire 4 heures de spectacles mais le projet débute tout juste, rien n’est véritablement construit.

Propos recueillis par Stéphanie Salvi, étudiante en Master MCEI