Macbethde William Shakespeare - par Juste avant la compagnie

Date : Vendredi 5 décembre 2014
Horaires : 19h - 21h20
Lieu : Théâtre Bernard-Marie Koltès
Durée : 2h20
Discipline : Théâtre

Réservation conseillée

Macbeth

© Laure Prioul

Juste Avant la Compagnie

Mise en scène : Lisa Guez

Interprétation : Baptiste Dezerces, Valentine Krasnochok, Arthur Guillot, Milène Tournier, Emilien Audibert, Lola Cambourieu, Benjamin Descotes-Genon, Raphaël Henriot

Lumières : Vincent Milon

Assistant lumières : Benjamin Ferry

Son : Louis-Marie Hippolyte

Costumes : Gisèle Mert

« J’en ai assez, du soleil. Je voudrais
Que l’ordre de ce monde soit défait »

Macbeth, V, 5

Macbeth. Une crise somnambulique sur la lande déserte. Un long cauchemar de la nuit des temps. Un poème, conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui signifie : rien.

« Point d’aboutissement de la virtuosité dramatique de Shakespeare, cette fable sanglante reste pour nous un objet impossible à aplanir. Nous plongeons dans un monde nocturne où les sols regorgent de prophéties, où les bêtes s’entredévorent, où les forêts attaquent les châteaux.

Ce monde-là nous est radicalement étranger.

Il ne s’agit pas de faire le récit d’une Écosse moyenâgeuse engloutie par le temps. Il ne s’agit pas non plus de tirer à nous cette fable afin de la digérer au goût du jour. Macbeth n’appartient ni au passé, ni à l’actuel : c’est un rêve signifiant qui crève la ligne du temps, concentrant en son sein la prophétie d’une apocalypse à venir et l’écho d’un mythe disparu.

Insituable, opaque, cette pièce nous décentre, nous déporte, met en crise notre imaginaire scénique et nous contraint à rêver, à rêver encore, à nous enivrer de formes jusqu’au cauchemar.

Bienvenue à Juste avant la Compagnie dans cette catabase infinie des possibles qu’ouvre Shakespeare ! Nous avons abordé ce texte, comme Macbeth les sorcières : dans un état fiévreux et intranquille, avec le pressentiment de l’acte que nous allions commettre. Englués, plongés jusqu’au cou dans Macbeth comme les mains dans le sang, il nous incombe de redessiner ce point vibrant où le fantasme et l’acte, où le désir et le meurtre, se mêlent. Macbeth pose face aux égouts remuants de l’âme humaine un miroir de noirceurs et de furies, qui s’enfilent sur notre scène comme des perles. Et que nous explosons avec euphorie, vitalité et hémoglobine. »
Lisa Guez

 Entretien avec Juste avant la Compagnie

Macbeth

Par un samedi froid de novembre, je suis allée à la rencontre de la metteur en scène Lisa GUEZ et des comédiens Baptiste DEZERCES, Valentine KRASNOCHOK, Lola CAMBOURIEU, Arthur GUILLOT, Emilien AUDIBERT, Raphaël HENRIOT, Benjamin DESCOTES-GENON et Milene TOURNIER de Juste Avant la Compagnie. Dans leur fief de l’ENS, nous avons parlé de leur spectacle Macbeth qui clôturera le festival Nanterre sur Scène le vendredi 5 décembre à 19h sur la scène du théâtre Bernard Marie Koltès.

Vous vous décrivez comme une « vraie troupe », qu’est-ce que cela signifie ?

Lisa : Nous sommes un groupe de jeunes artistes avec différentes compétences et différents parcours.

Baptiste : Quand on a créé la compagnie avec Lisa en 2010, notre objectif était déjà de réunir le plus de jeunes travaillant dans le milieu du spectacle, avant leur professionnalisation, d’où le nom Juste avant la Compagnie. Nous avons réuni un auteur, un auteur-traducteur, un technicien son, un technicien lumière, un metteur en scène, un scénographe, une costumière et maintenant nous comptons douze comédiens.

Lisa : L’équipe s’est agrandie au fur à mesure des années. Comme l’a dit Baptiste le noyau dur c’est lui et moi, le groupe s’est élargi par les rencontres successives que nous avons faites l’un et l’autre. Je parle de « vraie troupe » dans le sens où nous évoluons ensemble sur des projets différents, c’est très rare qu’un membre du groupe ne travaille que sur un projet.

Comment se traduit cet aspect collectif dans votre façon de travailler quand vous créez un spectacle ?

Lisa : Sur les projets que je dirige, j’aime beaucoup travailler avec les propositions des comédiens. Nous dialoguons sur ce qu’ils ressentent, sur comment ils rêvent la pièce, et jamais je ne fais de forcing sur une direction qui ne serait pas approuvée par eux. Dans le sens où je suis la coordinatrice et que j’ai ma vision de la pièce que j’essaye d’insuffler à tout le monde, je ne nous situerais pas dans un retour du fonctionnement de troupe sans hiérarchie et où l’écriture au plateau domine. J’apporte la base, qui est l’analyse dramaturgique, puis je m’attache à ce qu’en partant de ma vision personnelle, le spectacle devienne une création collective.

Lola : On met en commun tous nos rêves, à travers des propositions improvisées, des discussions. Par contre l’organisation décisionnelle est hiérarchisée. On a une manière de travailler assez cadrée, cet ordre est nécessaire, on apprend juste à être de mauvais élèves là-dedans pour garder de la spontanéité.

Lisa : Même quand on regarde des collectifs comme Les Chiens de Navarre ou In Vitro, ils ont un metteur en scène. Nous croyons encore très fort au deux pôles que sont le texte et le regard du metteur en scène. En plus, j’aime faire travailler des grandes gueules, (rire général) les répétitions sont hautes en couleur.

Lola : C’est d’autant plus important de garder une structure forte !

Le travail du texte en amont prend donc une place aussi importante que le travail au plateau ?

Lisa : Pas vraiment, non. Je n’aime pas trop travailler à la table, il va peut-être falloir que je m’y mette un jour mais pour l’instant nous ne fonctionnons pas comme ça. Mais pour Macbeth, c’est particulier. Parce que c’est un texte classique, extrêmement difficile, riche et complexe. Au début de la création du spectacle il y avait beaucoup d’aller-retour entre le plateau et la table, la scène et le texte, mais j’aime expérimenter les idées très vite. C’est surtout à l’épreuve du plateau que l’on sait si une idée est dramaturgiquement valable. Surtout pour un texte comme Macbeth, où l’on peut se perdre à travailler à la table pendant des mois.

C’est la deuxième fois que vous travaillez un Shakespeare, après la création de Richard III l’an dernier. Cet auteur ne vous a-t-il pas intimidé au début ?

Baptiste : Arthur, lui, avait abordé Shakespeare à travers Roméo et Juliette au sein de sa formation en art dramatique au Conservatoire du XIIIe, il l’avait monté avec treize comédiens dont certains font partie aujourd’hui de la compagnie, comme moi. Le temps de l’école nous a permis d’appréhender en douceur cet auteur monstre, et nous a convaincu que monter un Shakespeare, c’est possible. Ensuite j’ai proposé à Lisa de collaborer avec moi sur la mise en scène de Richard III. J’ai eu la chance qu’un ami auteur me propose de traduire la pièce et d’en faire une version unique, pour nous : c’était un levier précieux pour commencer le travail.

Qu’est-ce qui vous attire dans l’écriture de Shakespeare ?

Lisa : Ses pièces nous parlent énormément aujourd’hui. En particulier Macbeth. C’est une pièce qui parle de la peur et de la terreur, mais une terreur imaginée, fantasmée.

C’est-à-dire que le but de vos mises en scène est de mettre en lumière les résonnances que peut avoir une œuvre classique dans le monde d’aujourd’hui ?

Lisa : Non, ce n’est pas systématique. Je ne vais pas baser la direction que je veux donner au spectacle sur la rubrique faits divers du journal quotidien. Nous vivons dans un monde qui suscite en nous des questionnements souvent inconscients, et ces questionnements rencontrent des œuvres de la littérature classique à un moment donné. Par exemple, je pense que Macbeth rencontre notre époque, mais par des voies qui ne sont pas exactement frontales ou directes. Les résonnances ne sont pas à mon avis événementielles, mais plus larges. Ce qui m’intéresse ici, c’est ce qui nous fait peur en tant que peuple, en tant que société, quelles sont les choses qui nous terrorisent. Dans notre imaginaire, ce qui nous terrorise c’est une forme de fin du monde, d’apocalypse, de fin de l’ordre qui nous protège. Il suffit de voir le succès des blockbusters catastrophistes américains. Dans cette pièce, on a une société où l’ordre n’arrive pas à se maintenir. Macbeth, c’est comme un film-catastrophe de la nuit des temps.

Comment abordez-vous la difficulté de monter un texte classique aujourd’hui ?

Lisa : Nous affrontons directement les difficultés, sans essayer de les contourner.

Lola : La longueur de la pièce ne nous fait pas peur, seulement une scène entre des personnages secondaires a été supprimée. Et quand nous avons coupé à l’intérieur de répliques, c’est pour les rendre plus tranchantes et percutantes.

Lisa : Si nous avons élagué quelques lourdeurs métaphoriques c’est uniquement pour maintenir un rythme qui tienne en haleine le spectateur. C’est important de ne pas supprimer totalement les personnages secondaires car ce sont eux qui donnent à la pièce sa vitalité, ils donnent des contrepoints à la noirceur générale de la pièce. Le mélange des tonalités est central dans l’écriture de Shakespeare.

Vous avez déjà participé au festival Nanterre sur Scène en 2010, était-ce une bonne expérience ?

(Quelques rires embarrassés.)

Baptiste : Nous avons joué un midi à l’espace Reverdy.

Lisa : C’était notre premier spectacle, qui correspond avec la création de la compagnie, La Nuit avant les Forêts de Bernard-Marie Koltès. Baptiste était seul en scène, j’assurais la mise en scène.

Baptiste : Il y avait une vingtaine de spectateurs à tout casser. (rires)

Lisa : A l’époque on voulait montrer notre travail à tout prix, on était extrêmement content d’avoir cette opportunité. Il faut savoir qu’on répétait dans des parkings, dans la rue.

Baptiste : On n’était clairement pas prêts pour jouer sur la grande scène du Théâtre Koltès.

Quel chemin avez-vous parcouru depuis votre première participation au festival ?

Lisa : Nous revenons avec un projet bien plus conséquent au niveau de la scénographie et du propos. Nos rencontres nous ont permis de nous enrichir de techniciens son et lumière, et d’une équipe de comédiens qui donnent de l’envergure à nos propositions.

Lola : Maintenant, quatre ans plus tard, après avoir travaillé deux fois sur des auteurs de notre génération (avec les spectacles Trois principes et Souviens-toi), nous avions tous cette volonté de retourner vers le classique.

Lisa : Même avec le contemporain, nous créons des spectacles qui sont comme des délires du monde, qui essayent d’agrandir les choses, plus que de faire de la psychologie ou du mauvais cinéma sur une scène de théâtre. Nous préférons parler des hommes en passant par l’onirisme et l’envergure de tels auteurs.

Arthur : Il faut aussi dire que le travail de la langue est à chaque fois différent, et notre travail sur Richard III et sur Macbeth est différent car sur Richard nous disposions d’une réécriture contemporanéisée alors que nous partons ici de la traduction d’André Markowicz, que nous avons eu la chance de rencontrer, qui est une langue à part entière avec un traitement du vers particulier. En tant qu’acteur c’est un travail très différent.

Lisa : La langue de Markowicz nous éloigne encore plus d’une sorte de réalisme.

Arthur : C’était manifeste en septembre quand nous avons joué Richard et Macbeth en diptyque. Notre esthétique est similaire dans les deux spectacles…

Lisa : …assez sanguinolente, avec beaucoup d’énergie.

Arthur : Mais Macbeth a une identité totalement différente de Richard de par la langue.

Vous appuyez-vous de plus en plus sur la scénographie ?

Lisa : La scénographie joue un rôle extrêmement important sur ce projet pour souligner l’étrangeté de la pièce. Comme je l’ai dit, pour moi Macbeth ne se situe ni dans le passé ni aujourd’hui, mais dans un univers hypothétique, onirique, où tout aurait déjà explosé et où la nature n’existerait plus. Nous matérialisons la forêt de Birnam comme une forêt métallique. Nous nous aidons de la lumière et des sons pour créer cette atmosphère post-apocalyptique.

Qu’est-ce que vous voulez provoquer chez le spectateur ?

Arthur : Personnellement, je suis contre cette idée de vouloir provoquer des choses chez le spectateur. Nous racontons une histoire, qui nous parle et qui suscite notre désir de théâtre, c’est le plus important. Certes Macbeth raconte la violence mais nous ne voulons pas forcer cette impression chez le spectateur.

Raphaël : On ne veut surtout pas de braquage émotionnel.

Lola : On essaye de tout dire et de tout raconter sur scène mais on ne force pas la réception du spectateur.

Baptiste : Avec Lisa, depuis le début, on met en scène des conflits intrinsèques à l’homme, c’est bien sûr pour réveiller des questionnements chez le spectateur, mais sans entrer dans la provocation ou la polémique, et sans chercher le consensus non plus. Des troupes comme Le Théâtre du Soleil, qui ont monté Macbeth récemment, produisent des spectacles qui mettent tout le monde d’accord. Nous, on cherche plutôt à perturber, à être ce grain de sable qui va enrayer la machine et faire surgir des questionnements.

Lisa : On ne cherche pas forcément l’harmonie tout le temps, même si la forme générale du spectacle est très aboutie, la laideur et le déséquilibre sont une part importante de notre esthétique.

Arthur : C’est très important de garder notre liberté d’acteur aussi.

Baptiste : Même de rester libre de proposer des choses nouvelles lors des représentations.

Lisa : C’est quelque chose que j’encourage beaucoup. L’idée et la passion que l’on doit défendre est en constante évolution, et à réactualiser à chaque représentation.

Macbeth

Quatre ans après la création de la compagnie, comment vivez-vous aujourd’hui votre état de « juste avant » la professionnalisation ?

Baptiste : Le fait est que maintenant, nous sommes en train de rentrer dans le monde professionnel, à la fin de cette année, c’est parti. La plupart d’entre nous finissons cette année nos formations comme moi, certains travaillent déjà comme Valentine et Arthur qui accèdent au statut d’intermittent. Oui, c’est la fin de cet entre-deux, c’est surement notre dernier projet en tant qu’étudiants. Nous entreprenons d’ores et déjà pour notre prochain projet des demandes de subvention ou de co-production, le but étant de rémunérer les acteurs.

Avez-vous peur, en tant que jeunes et tant que jeunes artistes ?

Lisa : Les personnages de Macbeth ont peur d’une fin du sens, ont peur du déséquilibre, nos peurs sont moins existentielles.

Arthur : Je pense que de toute façon en tant que jeunes artistes nous devons accepter l’incertitude de demain. Le chemin est difficile pour tout le monde. Nous allons entrer dans les choses sérieuses mais il n’est pas question de peur : il faut le faire, et faire preuve d’une grande détermination.

Lisa : Nous savons que nous ne sommes pas seuls et tant que l’on vivra on fera du théâtre. Personne ne peut nous l’enlever mais il faut se battre pour pouvoir en vivre.

Propos recueillis par Milena Mc Closkey, étudiante en Master MCEI