Non-lieu - par la Compagnie Hegoak

Date : Mardi 2 décembre 2014
Horaires : 20h30 - 21h30
Lieu : Théâtre Bernard-Marie Koltès
Durée : 1h
Discipline : Théâtre

Réservation conseillée

Non-lieu

© Compagnie Hegoak

Compagnie Hegoak

Création collective

Mise en scène : Zénab Bassalah

Conseiller artistique : Miguel Angel Torres

Interprétation : Mathilde Burucoa, Emmanuelle Peron, Zénab Bassalah

Musique : Florian Schwamborn

Lumière : Ruddy Fritsch

Trois voyageurs témoignent de leur expérience : motivés par un désir d’ailleurs, un besoin de changer, ils avaient rejoint une grande marche. Une foule s’était constituée ; si bien qu’on ne savait même plus vraiment vers où elle se dirigeait et qui était à l’initiative de ce départ.

L’histoire se dessine sous nos yeux : elle nous plonge d’abord dans l’insouciance des vacances et de la découverte. Les personnages semblent portés par l’optimisme et l’envie d’aller plus loin, ensemble.

Mais, très vite, un obstacle s’érige entre eux et les empêche d’avancer. D’abord élément séparateur, cette forme va petit à petit façonner les faits et gestes des trois protagonistes. Alors qu’ils pourraient encore parcourir la moitié du monde, leurs vies semblent s’arrêter là, si bien qu’on ne sait plus réellement s’ils ont été pris au piège ou si eux-mêmes sont devenus prisonniers de leurs propres obsessions.

Deux univers vont alors se confronter. Celui de Zénab, qui ne pense qu’à traverser sans se demander pourquoi, et celui d’Emma et de Mathilde. Ces dernières semblent libres en apparence mais sont en fait incapables de s’évader car elles sont enfermées dans un mode de pensée qu’elles ne maîtrisent pas. Leur langage s’appauvrit pour se transformer en sons, leurs actions semblent vides de sens.

Ce que ces trois personnages continuent à partager c’est l’absurdité de la situation et l’illusion de croire qu’ils sont encore eux-mêmes.

Et si cette barrière disparaissait ? Est-ce que tout redeviendrait pour autant comme avant ? Les trois voyageurs retrouveraient-ils leur liberté ? Sont-ils encore capables de s’échapper ?

 Entretien avec Zenab Bassalah, metteur en scène de la pièce Non-Lieu

Comment s’est formé le projet de créer une compagnie ?

Le projet part en réalité de la pièce, c’est le point de départ de notre troupe. Parallèlement à mes études de sociologie, je me suis intéressée au théâtre. J’ai fait un an dans une école de théâtre de jeu dans laquelle j’ai rencontré des personnes dont j’admire le travail. Je cherchais alors un projet mais aucun ne m’intéressait. Avec le soutien des rencontres que j’ai faites et l’idée tenace que j’avais un sujet dont j’avais envie de parler, je me suis lancée dans mon propre projet, en créant une nouvelle pièce. Je me suis entourée des comédiens que je ne connaissais pas auparavant. Nous avons commencé à travailler il y a un an, en octobre. Puis, par nécessité administrative, mais aussi parce qu’on sentait qu’on voulait continuer ensemble, que quelque chose était en train de se créer, nous avons monté la compagnie.

Avez-vous déjà présenté cette pièce avant Nanterre sur Scène ?

Nous l’avons présentée à deux reprises en mars et avril 2013. Nous avons joué au Festival d’Arras et à celui de l’université de la ville. Nous nous sommes présentés également à une table de travail dans un théâtre à Paris.

Avez-vous rencontré des difficultés lors de l’élaboration de la pièce ? 

Oui, bien sûr que nous en avons rencontrées ! Ce que je trouve drôle avec cette pièce c’est qu’elle joue avec nous, plus que nous ne jouons dedans. C’est le projet qui veut cela. Nous n’avons jamais souhaité le maîtriser ou l’enfermer. Du coup, nous n’arrêtons pas de nous disputer autour de la pièce. Concernant la dramaturgie, des désaccords sont survenus. Parfois, des choses fonctionnent et plus on avance, moins elles fonctionnent. Nous revoyons toujours tout, rien n’est jamais fixé.

Nous avons aussi rencontré des problèmes pour trouver des lieux de répétitions. Nous avons longtemps cherché sans jamais trouver de salle idéale. De plus, chacun a ses occupations à côté et il nous était difficile de trouver des horaires communs. Et puis il y a eu des problèmes relationnels. J’ai montré des failles, car c’est ma première pièce. J’ai fait des erreurs de compréhension et d’écoute envers mes comédiens. Mais ce sont des erreurs que j’ai appris à rectifier avec ce projet. Ce n’était jamais grave, nous sommes très orientés vers la sincérité de l’acteur donc nous nous parlons beaucoup.

D’où vous est venu le thème de la pièce ?

Ma première idée était de parler des murs de séparation. Cet objet me fascine car il est très puissant, c’est un vrai signe d’échec. Je me suis rendu compte finalement que mes comédiens ne voyaient pas l’idée de la même façon. Ils m’ont parlé de mur d’isolement, de mur Facebook comme d’un mur de communication par lequel on peut tenir un langage mais un langage standardisé. La façon de communiquer est restreinte en raison de la vitesse de diffusion et du format, tout est quadrillé. Nous nous sommes beaucoup éloignés du sujet de départ. Ce que nous voulions montrer, c’est que nous ne sommes pas toujours conscients de tous les murs qui nous entourent. On a l’impression d’être dans une société très libre mais lorsqu’on fait un parallèle avec des personnes qui sont physiquement derrière un mur, on se rend compte qu’il y a plein de rapprochements à faire.

Comment avez-vous procédé pour mettre en scène un fait social abstrait ?

La scénographie nous a beaucoup aidé pour traduire cette abstraction. Nous avons un mur sur scène, toutefois, c’est un mur abstrait car il n’est pas en brique mais en cellophane. Cela le rend ambigu et nous ne savons pas s’il est dangereux, mort ou vivant, s’il est une aide ou au contraire un obstacle. Le reste du décor, qui est assez restreint, entre aussi dans cette ambiguïté. Les cartons que nous utilisons peuvent à tour de rôle être des maisons ou des prisons. Le but de ce spectacle, c’est de permettre au spectateur de faire sa propre interprétation. Nous ne voulions pas fixer un sens précis.

La place des objets scéniques et du son est donc très importante...

En effet, car c’est le point de départ de notre travail. Le mur comme les cartons étaient notre source d’improvisation. L’idée était de mettre un mur entre trois comédiens et de voir ce qu’il se passait. Visuellement, les objets ne sont pas ce qui importe le plus, en revanche c’est vraiment ce qui a dirigé notre processus de travail.

Pour la musique c’est pareil. Plutôt que de dire au comédien « là l’ambiance est comme ceci ou comme cela », je lui faisais écouter un son et le laissais jouer ce qu’il ressentait. Les bruits Skype qui interviennent dans la pièce sont là pour donner du sens. Tout comme la réflexion sur le mur Facebook, les bruits de Skype doivent ramener le spectateur à sa propre réalité car ce sont des sons qu’il connaît et qui s’inscrivent dans son quotidien de façon anodine. Entendre ces sons sur scène, sons qui sont en plus associés à un mur, doit faire naître chez lui une réflexion sur sa condition de personne libre. Pour moi, le théâtre, c’est observer ce qui se passe dans la société au quotidien et tout poser sur scène, sans rien transformer, pour que les gens se rendent compte qu’il y a une réflexion à faire. C’est en cela que mon théâtre est proche de la sociologie.

Et la place de l’improvisation ?

Je donne peu d’indications et ça a rendu fous mes comédiens. Ils se moquent de moi parce que je dis toujours « fais-le si tu le sens ». C’est vrai que c’est indiquer sans indiquer. Mais je crois que ce qui est intéressant aussi pour un comédien n’est pas de rentrer dans un rôle pré-écrit mais de partir de ce qui lui parle pour écrire un rôle. C’est plus proche de lui et de ce qu’il ressent. Ca rend le jeu plus naturel. Cela implique également un certain dévoilement de soi. Nous avons beaucoup travaillé sur l’instant présent. Je ne vais jamais dire à un comédien « là tu es triste ». S’il n’est pas triste à ce moment, il ne l’est pas, c’est tout. Nous sommes des humains et il se peut qu’un événement nous fasse rire un soir et pleurer à un autre moment. A ce moment, je préfère que le comédien pleure s’il a envie de pleurer. C’est ça aussi la sincérité de l’acteur.

Vous ne craignez pas que la trame narrative de la pièce se modifie à chaque répétition dans ces conditions ?

Il est certain que ça peut arriver. Mais pour moi, c’est plutôt bon signe si cela se produit. Cela signifierait que le comédien prend la liberté de vivre ce qu’il vit. J’avais réfléchi à un scénario au début. Mais je me suis vite rendu compte que je voulais que ça vienne des comédiens et pas de moi. Il y a tout de même une trame d’événement, mais pas de texte. Ce sont des actions qui se suivent et autour desquelles nous avons improvisé. Ce qui fonctionnait en improvisation, nous l’avons gardé, et l’histoire vient ensuite. L’aspect visuel est également très important dans la sélection de nos improvisations. Parfois, nous avons gardé des scènes parce qu’elles étaient très belles ou que les comédiens étaient très à l’aise avec. Nous avons gardé ces scènes et nous leur avons donné du sens ensuite avec ce qui vient avant et ce qui vient après. La trame narrative n’en souffre jamais vraiment puisqu’elle s’adapte à ces changements.

Quel effet sur le public cherchez-vous à produire avec un théâtre aussi visuel ?

Le visuel est un outil qui permet de ne pas raconter une histoire figée. Pour évoquer le mur de séparation, j’aurais pu mettre sur scène un mur en béton. Nous aurions eu une pièce qui parlait vraiment de séparation. Or nous voulions une pièce qui parle de plusieurs choses à la fois. Nous préférons présenter des idées par images, qui permettent de toucher un plus grand nombre de spectateurs et d’ouvrir leur imaginaire. Si nous voulons évoquer l’envie d’un voyage, nous n’allons pas mettre sur scène un personnage qui dit « j’ai envie de voyager ». L’image nous permet de donner plus de sens au théâtre et aussi plus de poésie.

La pièce évoque un voyage entrepris de façon optimiste dans le but que chacun y découvre le monde. S’agit-il d’une mise en abyme de ce que vous recherchez en faisant du théâtre ?

Cette pièce est une mise en abyme de beaucoup de choses personnelles et entre autres, de notre histoire avec le théâtre. Mais c’est loin d’être le sujet principal car je n’ai pas un lien conflictuel avec le théâtre : je ne le ressens pas comme un mur qui s’érigerait devant moi. Etre plusieurs à donner des idées peut constituer un obstacle quand on veut construire une pièce harmonieuse : en réalité, être nombreux à avoir des idées et se les communiquer, c’est surtout un cadeau.

Propos recueillis par Manon Degracia et Elisa Filou, étudiantes en Master MCEI