Bacchantes d'Euripide - par Matthieu Dandreau

Date : Mardi 1er décembre 2015
Horaires : 20h30 - 21h45
Lieu : Théâtre Bernard-Marie Koltès
Durée : 1h15
Discipline : Théâtre

Réservation conseillée

Bacchantes

© Alexandre Bourbonnais

  • Mise en scène : Matthieu Dandreau
  • Interprétation : Grégory Fernandes, Alice Faure, Alexandre Hamadouche, Sidney Ali Mehelleb, Lisa Mondon & Marie Quiquempois.
  • Dramaturgie : Aurélien Pulice
  • Scénographie : Clémentine Stab
  • Création Lumière : Filipe Almeida

Dionysos arrive à Thèbes et compte bien se faire reconnaître comme un nouveau dieu.
De plus, il doit venger sa mère, Sémélé, dont la mémoire a été selon lui bafouée par Cadmos et son petit-fils, le nouveau roi de Thèbes : Penthée.
Penthée, dirigeant autoritaire, ne voit pas d'un bon œil l'arrivée d'un nouveau culte dans sa ville qu'il gère d'une main de fer.
C'est un duel qui se joue devant nos yeux, l'irruption de l'irrationnel dans la cité.
Car Dionysos provoque, séduit, envoute, excite. Il réveille le sauvage, le viscéral, la magie qui se terre au fond de nos corps.
Nos corps trop habitués à devoir obéir à la norme (celle du genre, de l'orientation sexuelle, de la frustration...)
Nos corps qui ne savent plus danser, nos âmes qui ne veulent plus se transcender.

Dionysos va provoquer un réveil, mais un réveil brutal et cruel.

Au plateau

3 comédiens pour incarner le chœur de femmes de Lydie, ces bacchantes qui suivent fidèlement Dionysos depuis le début.
3 comédiens pour interpréter tous les autres protagonistes.
La volonté d'allier un théâtre exigeant et populaire, de faire entendre l'un des premiers textes de théâtre, écrit il y a 2 500 ans dans une mise en scène résolument moderne.
La profonde nécessité d'aborder les questions autour du genre, du fanatisme, du pouvoir, de l'acceptation d'autrui comme une altérité nécessaire.
La tentative d'être le plus sincère possible.

Présentation du projet Bacchantes et de la compagnie

L'envie de monter ce texte part d'un besoin de me confronter à un texte classique, et pour être radical, j'ai décidé de choisir un des tout premiers textes de théâtre. En effet, Euripide fait partie (avec Sophocle et Eschyle) des tout premiers auteurs de théâtre. De plus, la pièce aborde des thèmes qui me questionnent et qui je le crois nous questionnent tous : la notion de pouvoir (qui le prend ? à qui le donne-t-on ? comment l’exerçons-nous ?), l'acceptation de l'autre (les notions de tolérance, le fait qu'autrui ne pense pas comme nous, ne voit pas le monde de la même façon que nous, la cohabitation de plusieurs religions...), le genre (la catégorisation masculin/féminin, l'intersexe...)...

Le projet est né au sein du Master Professionnel Mise en scène & Dramaturgie de l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense que je viens de terminer et pour lequel nous devions réaliser une maquette de mise en scène de 30 minutes.

Cette maquette devient aujourd'hui un spectacle que notre compagnie ES3-THEATRE va défendre en tant que premier projet. La compagnie est une entité qui regroupe une scénographe, un dramaturge et un metteur en scène. Ce trio a été constitué pour réfléchir l'objet scénique, le spectacle, d'abord par le biais du texte. Ce texte est la base mais pas le noyau du projet. Nous voulons partir du texte mais ne pas en faire une relique du patrimoine qu'il faudrait ne surtout pas toucher. Nous voulons le rendre plus vivant que jamais, afin qu'il questionne notre époque, nos contemporains.

es3theatre.com

Entretien mené par Mathilde Fouillet et Julie Destombes, étudiantes en Master 1 Humanités et Industries créatives à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense

Dans un café au cœur du marais nous retrouvons Matthieu Dandreau et Aurélien Pulice, le metteur en scène et le dramaturge de Bacchantes pour leur poser nos questions.

Pour Bacchantes, sur scène il y a six comédiens et en coulisses, un metteur en scène, un dramaturge, une scénographe et un régisseur lumière. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Matthieu Dandreau : Aurélien et moi avions une amie en commun. Elle et moi étions dans le même master de mise en scène et dramaturgie avant qu’elle ne fasse la connaissance d’Aurélien à l’ENS. Elle savait qu’il était spécialiste de la réception des Bacchantes d’Euripide, et dès qu’elle a su que je souhaitais monter un projet autour de cette tragédie, elle nous a mis en relation. Le courant est tout de suite passé entre nous et je n’ai pas hésité une seconde avant de lui proposer d’assurer la dramaturgie du spectacle. Ensuite, j’étais à la recherche d’un étudiant en fin de formation qui serait intéressé, comme moi, par le fait de mettre en pratique son apprentissage et de s’associer au projet en tant que scénographe. J’ai donc envoyé une lettre au directeur du master de design d’espace de l’école Dupéré. Clémentine a répondu à cet appel.

Et en ce qui concerne les comédiens ?

M.D. : Ils sont tous professionnels. Quatre sont des amis à moi, Alice, Marie, Sidney et Grégory. Lisa et Alexandre, eux, sortent du cours Florent. Je les ai rencontrés grâce au partenariat qui existe entre cette école de théâtre et mon master de dramaturgie. Nous nous sommes retrouvés dans le même groupe de travail et après cette première collaboration, j’ai eu envie de poursuivre quelque chose avec eux.

Et vous formez donc tous ensemble la compagnie ES3 – Théâtre ?

M.D. : Il était nécessaire qu’une attention particulière soit portée à la mise en scène, à la dramaturgie et à la scénographie : Aurélien, Clémentine et moi avons donc mis en commun nos compétences respectives. À nous trois, nous formons le noyau d’ES3 – Théâtre, que nous concevons davantage comme une unité de travail que comme une compagnie. Chacun est libre de monter des projets indépendamment des autres et de mener ses propres activités. Aurélien, par exemple, donne ses cours à l’ENS. Nous nous retrouvons pour travailler autour d’un projet collectif, comme ici, avec Bacchantes. Les comédiens, eux, nous ont rejoints de manière ponctuelle en fonction des rôles que nécessitait la pièce.

Avec cette tragédie, vous vous attaquez à l’un des trois plus grands poètes dramatiques grecs. Qu’est-ce qui vous a amené vers ce texte ? Qui est à l’initiative du projet ?

M.D. : Dans le cadre de mon master de dramaturgie, je devais présenter une maquette d’une demi-heure. Pour ce projet de fin d’année, je voulais mettre en scène un texte appartenant au répertoire classique. C’était une certitude. Et j’ai voulu, pour pousser cette idée à bout, choisir l’un des trois dramaturges de l’antiquité. Au fil de mes lectures, Euripide a vite eu ma préférence. Je ne connaissais pas les Bacchantes, mais dès la première lecture cette tragédie s’est imposée à moi. J’aime toutes les tragédies d’Euripide, mais dans celle-ci, les personnages sont extraordinaires et les thématiques d’une modernité étonnante. Elle est aussi particulièrement intrigante.

Aurélien Pulice : Oui, c’est à la fois la plus mystérieuse et la plus difficile. Bien qu’elle résonne de manière très contemporaine, elle conserve en même temps un caractère étrange. Elle pose toujours de nombreuses questions qui n’ont pas encore été résolues par les spécialistes...

Pourquoi fuir le contemporain ?

M.D. : Pour une première création, un texte classique représente un appui solide. On ne peut pas se tromper en montant un tel monument. Lorsque l’on sait qu’on a affaire à l’œuvre d’un génie, d’un monstre du théâtre, on peut être sûr qu’il y aura de belles choses à dire, de belles idées. Et puis c’est aussi sûrement car, au sein de ma promotion, beaucoup se sont tournés vers une pièce contemporaine. Sur les vingt étudiants, je crois que nous étions trois seulement à défendre un texte du répertoire. Cela m’attriste d’entendre que ces textes sont poussiéreux, qu’il n’y a plus rien à en dire, qu’il faut les jouer en costumes et que c’est compliqué. Aujourd’hui, beaucoup de collectifs deviennent les auteurs de leurs propres écritures et c’est magnifique. Mais, il y a aussi ces textes sublimes, qu’on oublie : si peu de gens connaissent Les Bacchantes, par exemple…

Cette tragédie a tout de même été souvent mise en scène. Vous n’avez jamais eu peur de refaire quelque chose qui avait déjà été fait ?

M.D. : Je crois que je suis trop jeune. Je n’ai pas vu voir les autres mises en scène donc non, pas du tout ! (rire)

A.P. : Beaucoup mise en scène ? Oui et non. Surtout dans le monde anglo-saxon, mais en France, les misesen scène existantes correspondent toujours selon moi à un théâtre très conventionnel, qui ne fait pas de vague. Notre proposition n’a rien de ce qu’on attend du traitement d’un texte du répertoire : nous avons vraiment abordé ce texte à la lumière de l’interprétation la plus contemporaine possible, donc le résultat tranche totalement avec ce qui a déjà été fait.

Comment justifiez-vous les coupes du texte traduit aux Éditions de Minuit ?

M.D. : J’ai beaucoup coupé le chœur. Je voulais qu’il remplisse sa mission par d’autres moyens que ceux de l’expression orale. Pour moi, la poésie du texte grec devait se traduire autrement, par des phases corporelles et visuelles notamment. Comme dans le théâtre antique, je voudrais que le chœur entretienne un lien avec le spectateur, qu’il soit presque une prolongation du public.

A.P. : Avec Les Bacchantes, on ne peut pas échapper au chœur ! C’est le personnage éponyme, il faut impérativement le représenter. Néanmoins, puisqu’il s’agit d’une pièce antique, le propos des Bacchantes correspond à des parties qui étaient chantées, des passages musicaux et qui ressemblaient beaucoup plus à de l’opéra. Personne ne peut dire dans quelle mesure le texte était audible. Et c’est pour cela que nous nous sommes sentis libre d’en faire autre chose. Évidemment, les coupes sont aussi relatives à des contraintes de temps.

Donc vous n’avez jamais eu l’ambition de le monter en entier ?

M.D. : Je pense qu’on a très vite été rattrapés par la réalité, notamment à cause des limites d’une jeune compagnie dans laquelle les membres doivent assurer leurs études et leurs petits boulots en parallèle de leurs activités artistiques. Mais aussi à cause des contraintes des festivals, où les spectacles peuvent rarement durer plus d’une heure trente. Présenter quelque chose de court est plutôt positif, je trouve. Cela oblige à concentrer l’intrigue le plus possible, à en retirer l’essentiel.

A.P. : Monter le texte dans son intégralité, c’est une question à laquelle j’ai beaucoup réfléchi déjà. Je pense que monter une pièce antique du premier au dernier vers, cela bloque la création. Impossible de donner à la mise en scène une dimension contemporaine. Le metteur en scène risque de rester enfermé dans un schéma, une structure de la tragédie antique.

Pourtant, les pièces antiques ne sont pas si longues que cela ?

A.P. : Au regard des autres tragédies d’Euripide, Les Bacchantes a quand même une longueur plus importante. Le chœur y possède une vraie place alors qu’habituellement Euripide réduit le chœur au profit des scènes parlées. Ici, il y a à la fois beaucoup de scènes parlées mais aussi de très grandes tirades du chœur qui sont aussi longues que les chœurs d’Eschyle. C’est un texte trop dense pour qu’il puisse atteindre le spectateur si on laisse ne lui laisse pas suffisamment de temps. Certaines scènes nécessitent que l’on prenne le temps de s’arrêter, par la violence qu’elles contiennent par exemple. Quand Grüber a monté la pièce en entier, il a aussi coupé le texte, et pourtant cela dure quatre heures trente ! Cela dit c’est une mise en scène géniale !

Vous proposez une mise en scène qui sonne de manière très contemporaine notamment parce que la pièce est ponctuée par de la musique électronique. Qu’apporte cette musique à la représentation ?

M.D. : Ce sont des musiques avec des basses fortes, basées sur le rythme. Elles permettent de provoquer la transe. Je viens d’une famille d’ouvriers, donc je ne suis pas allé à l’opéra quand j’étais enfant, je n’allais pas voir d’expositions non plus. Ma culture n’est pas ni picturale ni littéraire. Mes premières transes je les ai connues en boite de nuit, dans les stades ou dans des concerts. Avec Marie, la comédienne qui joue Agavé, nous sommes allés à un ou deux concerts récemment et on s’est demandé pourquoi on ressentait ces choses-là aux concerts mais pas au théâtre. Je pense que cela passe par le son, d’où l’importance de la musique dans la pièce.

A.P. : La musique est l’un des éléments qui fonde le tragique dans la tradition grecque. Elle est un moyen très instinctif de susciter des émotions et de les transmettre à l’auditoire. Matthieu réussit à faire exactement la même chose. Par exemple, toutes les personnes qui ont vu la pièce m’ont dit qu’au moment de la danse ils ont eu envie de descendre et d’aller se joindre aux acteurs. Les spectateurs sont, à ce moment-là, exactement en communion avec ce qui se passe sur le plateau, la frontière scène-salle n’existe plus. Et cela, c’est grâce à la musique !

La scène d’exposition et le dénouement transportent le spectateur sur un terrain de basket. Les sportifs de haut niveau représentent-ils pour vous de nouveaux dieux ?

M.D. : Quand on s’est interrogés sur la question de ce que signifiait être un dieu aujourd’hui, on a pensé aux sportifs mais également aux pop stars.

A.P. : Exactement ! Dans une société où on a tué Dieu et qui est majoritairement athée, les gens ont besoin de sacraliser autre chose. Même dans une société qui n’est plus religieuse, on ne peut pas totalement se passer de sacré. Si le sacré n’est plus dans la religion, on le place dans autre chose, le spectacle, les chanteurs, les idoles et les sportifs.

M.D. : Et par rapport au sport, il y a bien sûr la dimension corporelle qui est démentielle et que je voulais absolument travailler au théâtre. Le corps est mis en danger dans le sport, et c’est ce qui m’intéresse. Quel que soit le sport, l’accident est possible, les supporters ont conscience du risque. Je voulais placer les spectateurs dans la même position, ce qui arrive rarement au théâtre. Vincent Macaigne fait cela très bien par exemple, à l’extrême certes, car chez lui les comédiens peuvent se casser la voix, voire même se casser les os.

A.P. : C’est ce dont on parlait avec Alice, la comédienne qui joue une des bacchantes, dernièrement. Elle s’interrogeait sur l’état dans lequel elle devait être, sur la manière de jouer. L’analogie avec le sport a beaucoup débloqué la question de ce que pouvait être la transe, le rapport à ce dieu. Le sport allait très bien avec cette idée qu’on voulait voir Dionysos dans les corps. Quand tu es un sportif, tu vas au bout de toi-même sans arrêt, jusqu’à ce que tu arrêtes de penser, tu cherches à te dépasser toi-même. La transe, c’est à peu près la même chose, avec l’idée qu’on peut atteindre un au-delà de soi. Le sportif essaie d’aller au-delà de lui-même, la bacchante se laisse posséder par Dionysos pour aller au-delà d’elle-même.

Au début de la pièce Penthée apparaît en homme politique. Est-ce seulement pour montrer son rôle de puissant dans la cité ? Pensez-vous que les hommes politiques sont eux aussi divinisés ?

M.D. : Évidement, les hommes politiques sont aussi des pop-stars aujourd’hui. Regardez les meetings de Sarkozy par exemple. Il y a des gens qui crient et des montages vidéo pour nous faire croire qu’il y a plus de monde.

A.P. : Après, il y a aussi le fait que Penthée est le roi de Thèbes. Il est celui qui représente le système et la bien-pensance face à Dionysos. A l’inverse de Penthée, Dionysos est celui qui ouvre les bras à toutes les marginalités et qui affirme que cela va permettre à chacun d’être heureux, de pouvoir vivre dans son intégrité. Penthée veut fondre les gens dans un moule, que tout le monde soit dans ce système impeccable où tout est taillé, rien ne dépasse, un peu comme son costume.

Les paillettes, l’eau et le sang sont des éléments marquants de l’esthétique de la pièce. Que symbolisent-ils pour vous ?

A.P. : Matthieu a eu l’idée de prendre des éléments simplissimes : le sang rouge, l’eau, les paillettes dorées. Ils sont simples mais extrêmement efficaces, très riches. Ils ne donnent pas un seul sens, un seul symbole, mais suggèrent une foule d’interprétations qui sont toutes cohérentes avec notre proposition. Ils participent à construire un réseau complexe mais toujours cohérent de niveaux d’interprétations qui résonnent différemment en fonction des sensibilités, des points de vue. Nous avons essayé de laisser certaines interprétations ouvertes puisque la pièce est polymorphe, un peu comme Dionysos. Pour tout le monde, le rouge est symbolique, mais pas de la même chose. Ce sang, cette eau sont des choses qui nous rattachent à notre côté sauvage, qui nous renvoie à un état primitif et qui permettent de réveiller chez le public des choses très instinctives, très irrationnelles, de faire naître des émotions qui ne sont pas réfléchies. Après, il y a des symboles que lesquels tout le monde se retrouve. Par exemple le public voit tout de suite Dionysos restaurer sa divinité quand il se couvre de paillettes dorées. C’est cela qui permet d’atteindre la conception que Mayotte Bollack se fait du tragique, quelque chose de fort et de percutant. Ce que j’ai beaucoup aimé à la sortie du spectacle, c’est que les gens n’étaient pas dans l’analyse mais dans le ressenti.

Vous accentuez la dimension sexuelle de la pièce. Par exemple, la scène de torture est traitée avec des éléments de pratiques sadomasochistes. Comment vous est venu ce parti pris de mise en scène ?

M.D. : Dans cette scène il est dit que Dionysos se fait capturer volontairement, qu’il n’émet pas d’opposition. Le rapport de soumission est direct, et cela fait partie des images que j’ai envie de donner.

A.P. : Cependant la domination de Penthée est illusoire. Elle est là, mais n’existe vraiment que pour lui.

M.D. : Oui, comme c’est le cas dans les rituels sado-maso. C’est un jeu, des gens qui vont se dire pendant une heure « tu es le maître et je suis le soumis », et c’est faux mais c’est ce que le gens croient, comme au théâtre en fait. Et cela va plus loin que cela : il joue le soumis, mais c’est un dieu, donc il n’est pas du tout soumis. Évidemment cela crée un malaise chez le spectateur. Même si Dionysos y va volontairement, cela ne peut pas être anodin de mettre quelqu’un dans les chaînes. Un roi décide d’emprisonner un individu parce qu’il ne tolère pas ce qu’il fait : j’avais besoin de susciter l’idée que c’est intolérable.

A.P. : Dans la pièce c’est Dionysos qui veut cela, il veut se faire attraper, être face à Penthée, le jauger pour savoir ce qu’il va faire de lui après, peut-être même le sait-il déjà, d’ailleurs. C’est tout le problème de la pièce. Parce qu’après tout c’est un dieu, il pourrait détruire tout le monde. Mais non : il préfère se déguiser, observer, interroger ; il joue avec tout le monde et entretient surtout un jeu de séduction avec Penthée. Personnage ambigu, Dionysos incarne à la fois un principe de vie et de mort, un principe de joie et de souffrance. Il est en même temps plaisir et douleur. Et qu’est-ce que le sado-maso ? C’est cela, c’est la joie et la souffrance qui sont dans une sorte de contradiction, qui se réunissent, qui sont indissociables. Dans cette scène on voit aussi Penthée qui se détruit, et cette destruction du personnage passe par la révélation de toutes ses fragilités et de toutes ses névroses. La scène de torture fait la transition entre le moment où il n’y a que l’autorité de Penthée, et la deuxième partie de la pièce où il n’y a que l’enfant fragile qui a raté son initiation à la sexualité. Plus la pièce va avancer et plus Penthée va montrer sa face désirante, et va perdre petit à petit son pouvoir.

M.D. : Il ne veut pas que les gens dansent, s’embrassent ou boivent, il a l’air de ne rien vouloir de tout cela, et forcément cette frustration doit aller quelque part. Et la frustration qui passe dans la torture, c’est sa frustration sexuelle.

A.P. : Dionysos, c’est aussi celui qui fait sauter les verrous, et il y a conflit car il y a beaucoup de verrous face à lui. Donc forcément Penthée se justifie aussi dans cette perspective là, parce que Dionysos est celui qui au contraire va libérer les individus de tout ce que la société interdit, de tout ce que la bien-pensance dit qu’il ne faut pas faire. Dionysos est celui qui est antisystème.

La question du genre que vous exploitez est-elle apportée par le personnage de Dionysos ou est-ce vous qui l’introduisez ?

M.D. : A chaque fois on est parti d’un élément fort du texte : la question du genre, comme celle de la frustration sexuelle, est présente dans le texte. Dionysos, à un moment donné, est appelé "l’étranger aux allures de femelle". Historiquement c’est le dieu mi-homme mi-femme, en tout cas pas identifiable.

A.P. : Dionysos est un dieu un peu particulier car il est représenté de plusieurs manières, soit vieux, soit jeune, soit adolescent, et dans Les Bacchantes c’est son adolescence : c’est un éphèbe, donc c’est un jeune homme qui n’est pas encore un homme, qui est un androgyne, il a cela en lui. Et finalement quand il arrive à Thèbes les femmes deviennent des hommes, les hommes deviennent des femmes, tout se mélange.

M.D. : Par exemple Agavé a un comportement masculin, c’est une guerrière, elle a chassé ce qu’elle croit être un lion et l’a tué à mains nues, donc elle transcende sa condition de femme. Euripide apporte tout cela, nous avons simplement voulu souligner ce qu’il disait.

A.P. : C’est sûr qu’au Ve siècle avant J.-C. il n’y avait pas de polémique autour du genre, mais le traitement de la question offre tout de même un terreau propice à l’anachronisme. Les données d’Euripide résonnent à la lumière de nos problématiques actuelles.

Après la représentation du 1er décembre, quelles suites pour Bacchantes et la compagnie ES3-Théâtre ?

M.D. : On espère pouvoir jouer et rejouer cette pièce encore de nombreuses fois. Il faut qu'un spectacle soit présenté mille fois pour qu'il soit bon. Ensuite, pourquoi pas s'attaquer à l'Académie Française ? Je pense à Voltaire notamment. Et si je devais choisir un texte contemporain, j'aimerais beaucoup travailler sur une œuvre Sarah Kane.