Brasserie de Koffi Kwahulé - par la Compagnie Goudu Théâtre

Date : Mercredi 2 décembre 2015
Horaires : 20h30 - 21h30
Lieu : Théâtre Bernard-Marie Koltès
Durée : 1h
Discipline : Théâtre

Réservation conseillée

Brasserie

© Emmanuelle Stauble

  • Mise en scène : Lucile Perain
  • Interprétation : Gaspar Carvajal, Magaly Teixiera, Arthur Viadieu, Raphaël Plockyn
  • Scénographie et régie générale : Garance Coquart
  • Créateur lumière : Hadrien Lefaure
  • Accessoires et costumes : Julie Montpellier
  • Créateur son : Antoine Briot

Quelque part, en Afrique, ou ailleurs… dans la guerre du frère contre le frère, l’Eden s’est changé en charnier. Le Cap’taine-s’en-fout-la-mort et le Caporal-Foufafou ont « putsché » le pays en exterminant les factions adverses et en tuant le président. Ils veulent désormais gagner la confiance de la foule et rétablir un certain ordre économique en vendant de la bière au peuple pour remplir les caisses de l’Etat, afin de construire une véritable Babylone ou bien de s’envoler pour Las Vegas...

Pour parvenir à leurs fins, ils ont besoin de faire redémarrer la brasserie, mais Schwänzchen, l’ouvrier, refuse de leur donner la recette, qui est détenue par … une Femme. Magiblanche ! Et quelle femme ! Enceinte ! Allemande ! Meneuse de revue au Moulin Rouge !

Les aspirations personnelles et les rêves de chacun s’entrechoquent… C’est une lutte sans pitié qui apparait dans les tractations… Que voulons-nous ? L’Eden ou Babylone ? Les paillettes ou l’Amour ? La paix des peuples et la démocratie ? Ou bien la gloire et le succès, l’argent et le sexe ?

Entre les explosions des guerres et les feux de la rampe, l’humain n’est jamais à l’abri de ses propres folies et de la confrontation de ses idéaux contradictoires. La ruée vers les rêves peut alors commencer… dans un monde où tout s’effrite, et où poussière, tout redeviendra poussière.

Présentation de la compagnie

La Compagnie Goudu Théâtre, créée en avril 2012, a pour volonté d’explorer la sensualité, à travers une recherche permanente de la stimulation des cinq sens. Elle dépasse les ressorts classiques du théâtre en ouvrant son champ à l’odorat, au toucher et au goût. L’écriture scénique se fait en synesthésie et le travail du plateau se concentre sur la vitalité et l’incarnation.

La compagnie voit le théâtre comme un banquet anthropophage où acteurs et spectateurs se nourrissent les uns des autres, les uns par les autres. La compagnie s’enrichit de ses nouvelles expériences et promeut le partage des connaissances.

Goudu Théâtre est également tourné vers d’autres dynamiques théâtrales : performance culinaire, lectures, installations, pièces radiophoniques. Un travail approfondi est mené autour des textes, visant leur assimilation théorique ainsi que leur traduction. La compagnie croit au métissage et parle anglais, allemand, espagnol, portugais, luxembourgeois, russe…

Entretien mené par Apolline Mauger et Clara Bee, étudiantes en Master 1 Humanités et Industries créatives à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense

« La vie est une grande blague et mieux vaut rire avec elle plutôt que de se faire manger » proclame Lucile Perain, metteure en scène de la Compagnie Goudu théâ4re. nour l’avons rencontrée autour d’un café pour l’interroger au sujet de son adaptation de la pièce de Koffi Kwahulé, Brasserie, qu’elle présente dans le cadre du festival, le mercredi 2 décembre à 20h30.

Pouvez-vous nous parler de la naissance de la compagnie, de son parcours et de ses évolutions ?

Lucile Perain : La compagnie Goudu théâtre est née officiellement en 2012. Elle a été créée en grande partie avec les membres présents sur Brasserie. Notre projet artistique était de travailler sur le lien avec les cinq sens. C’est ainsi que nous avons monté notre premier spectacle, Ah mort exquis. Celui-ci étudiait la notion de cannibalisme et cherchait à retranscrire le goût de la chair humaine à travers les textes et sur le plateau. L’année suivante nous avons monté Brasserie qui est devenu un projet structurant en termes de compagnie. Nous avons créé une première version que nous avons jouée en juin 2014 au Théâtre de la Bastille. La présence d’un jury de professionnels nous a permis d’avoir des retours et des conseils pour améliorer notre adaptation. La pièce était très fraîche, la scénographie trop lourde et nous n’avions pas été au bout de la réflexion. Après un temps de gestation/incubation, nous avons recréé le spectace que nous avons joué au Théâtre de l’Opprimé et à La Loge. Nous avons remporté le concours national du théâtre étudiant du CNOUS, ce qui nous a permis d’être programmés sur le festival IN d’Avignon. Tout un avenir se dessine pour ce spectacle tant dans des cadres étudiants que professionnels. Des représentations au Sénégal sont d’ailleurs prévues en décembre 2016.

Pourquoi avez-vous choisi d’adapter cette pièce de Koffi Kwahulé ? Étiez-vous familière avec l’auteur ?

L.P. : L’auteur a été une véritable découverte. J’ai trouvé la pièce dans une librairie : j’ai été attirée par le titre puisque j’étais portée vers le thème de la nourriture. Après avoir lu la quatrième de couverture, j’ai tout de suite imaginé Magaly [Teixiera, actrice] pour jouer Magiblanche.

Qu’est ce qui vous a intéressée dans cette œuvre ?

L.P. : Le personnage de Schwänzchen m’a tout de suite intriguée, il est un peu mystérieux. C’est lui qui convoque les personnages dans cette brasserie comme s’il cherchait à y apporter de la vie. Il était intéressant de voir comment les grandes valeurs et les rêves de ces personnages se confrontaient à leurs petites humanités, à leurs désirs égoïstes – de richesse, de gloire, de sexe. Monter cette pièce a eu un véritable impact : en tant que jeunes nous avons beaucoup remis en question nos propres contradictions.

Entretenez-vous des liens avec l’auteur ?

L.P. : Quand j’ai découvert la pièce, j’ai cherché le numéro de Koffi Kwahulé dans les pages blanches et je l’ai appelé. Je lui posais parfois des questions sur la dramaturgie, sur les personnages. Nous avons toujours soumis les coupes à l’auteur. Il est présent dès que nous avons besoin de lui, mais il n’est jamais intervenu sur la mise en scène. Il concevait sa pièce comme un tourbillon qui ne laisse pas le spectateur respirer : c’est ainsi qu’il l’a écrite et je crois qu’il a apprécié la manière dont nous l’avons abordée. Maintenant, il suit beaucoup la compagnie. Il nous pousse, nous donne de l’ambition et nous envoie toujours un message quand nous jouons. Il viendra peut-être à Nanterre, même si je ne peux rien promettre…

Quel a été votre parti-pris ? Comment avez-vous lu cette pièce et qu’est-ce qui a guidé votre adaptation ?

L.P. : La vie est une grande blague et mieux vaut rire avec elle plutôt que de se faire manger. Ces personnages ont décidé de vraiment croquer la vie. Ils prennent ce qu’ils ont à prendre, de manière égoïste. Nous avons tous des grands discours : l’écologie, l’immigration mais concrètement, qui ouvre sa porte à un Syrien ? C’est ici que j’ai placé la clé d’ancrage de mon travail. Nous avons des grandes valeurs mais nos comportements n’y répondent que rarement. Puis, j’ai voulu mettre en avant les notions de joie et de fête qui sont, selon moi, essentielles dans l’œuvre de Koffi Kwahulé. C’est très visible avec l’arrivée de Magiblanche sur scène qui incarne l’esprit du cabaret et du music-hall, mais aussi avec un parti-pris scénique très fort, reposant sur le kitsch, le « bling-bling ». La brasserie se transforme, passant d’un univers assez noir avec les militaires, les souvenirs de guerre, à quelque chose de très joyeux. La brasserie devient un lieu de rencontres. Le désir est également au centre de l’œuvre. Il est constamment frustré, on ne cesse de le briser. C’est une pièce sur la jouissance de tout, tout le temps. Je voulais qu’à la fin, la bière soit déversée dans des mangeoires et que le public se retrouve à devoir faire un choix. Il est tiraillé entre son désir de profiter d’un verre à la fin du spectacle et de boire une bière issue d’un coup d’état. Il aura jugé les personnages pendant la pièce, alors cautionnera-t-il le fait de boire cette même bière ? Dans Ah mort exquis, nous distribuions la viande cuisinée sur scène à la fin du spectacle. Les réactions étaient très différentes : certains venaient en redemander, d’autres refusaient d’y toucher comme s’il s’agissait véritablement de viande humaine.

La bière est un élément central de la pièce, comment avez-vous conçu sa mise en plateau ?

L.P. : Nous avons un partenariat avec la brasserie de la Goutte d’Or à qui on achète les bières que nous utilisons lors de la représentation. Cet établissement est implanté dans un quartier populaire et entretient des liens forts avec les pays d’Afrique. Pour choisir la bière qui représenterait notre pièce nous voulions quelque chose de très pétillant et surtout très amer, car cette bière est l’aboutissement d’un coup d’état. À terme nous voudrions créer la bière Magiblanche, c’est un projet fort dans la réflexion mais nous manquons pour l’instant de moyens pour le réaliser.

Le projet est abouti ; il y a déjà eu plusieurs représentations. Qu’attendez-vous donc du festival de Nanterre sur Scène ?

L.P. : Tout d’abord, de continuer. Au-delà du fait de faire vivre la pièce, nous espérons du jury de professionnels des retours qui nous permettront d’évoluer. Je crois à la vie de Brasserie à long terme. Il y a toujours un espace pour la réinvention. Je me vois tourner Brasserie toute ma vie parce que c’est une pièce que je ne me lasse pas de voir, elle me fait toujours autant rire. Et puis évidemment, il s’agit là d’une très belle visibilité. Le festival a une renommée certaine et c’est un gage de qualité que d’y participer ! Surtout qu’il a pour ambition de faire le lien entre le milieu étudiant et le milieu professionnel, et c’est exactement ce vers quoi nous permet de tendre Brasserie. Il est vraiment question avec cette pièce d’établir des partenariats solides : le fait que nous ayons gagné le concours national de théâtre étudiant peut nous permettre de créer des relations avec les différents réseaux universitaires, via le CNOUS par exemple. La présence de ces derniers au festival est un moyen pour nous de renforcer des partenariats que nous avons déjà mis en place. Comme pour chaque date, j’attends aussi surtout une rencontre avec des publics. Je sais que les publics étudiants ont des réactions enthousiastes face à cette pièce et j’espère vraiment que nous pourrons créer un dialogue et un échange avec eux. Après, bien sûr, que nous venons aussi pour avoir un prix, sinon nous ne ferions pas un concours !

Outre Nanterre sur Scène, vous avez participé à de nombreux festivals de théâtre étudiant : quelle importance a pour vous le théâtre universitaire dans lequel vous semblez particulièrement vous investir ?

L.P. : Je trouve très important de travailler avec le théâtre universitaire. Aujourd’hui, celui-ci est entaché par les notions d’élitisme à la française, par les grandes écoles. Moi je viens d’un milieu très populaire, aussi quand je suis arrivée à Henry IV où j’ai rencontré Gaspard [Carvajal, acteur] et Raphaël [Plockyn, acteur], je me suis demandée si j’avais envie d’entrer dans ce milieu-là. Nous nous sommes tous les trois posé la question. Et la réponse est non. Avec Brasserie il était donc question de faire un spectacle de qualité avec une mise en scène et des textes contemporains, mais qui parle pourtant à tout le monde. À ma mère et à ma grand-mère, qui ne sont jamais allées au théâtre ! Tout comme à un directeur de grande salle. Je voulais créer du lien, un moment de partage et de réenchantement. Le théâtre contemporain se pose beaucoup de questions, pourtant il ne va pas chercher le public, il ne va pas lui demander ce qu’il veut entendre. J’essaye de m’appuyer davantage sur les désirs du public : s’il a envie de rire, je vais tenter de lui amener ce plaisir.

Vous avez joué dans différentes salles mais rarement dans d’aussi spacieuses que celle du théâtre Bernard-Marie Koltès. Avez-vous rencontré des difficultés pour vous y adapter ?

L.P. : Effectivement la salle étant très grande, il nous a fallu repenser les lumières pour que les personnages ne paraissent pas petits. Cette pièce est un huis-clos au sein duquel les protagonistes aspirent à faire partie des grands de ce monde ; il est donc vraiment important qu’ils paraissent grandioses à certains moments. Nous avons également effectué un travail considérable sur les voix, à cause des difficultés acoustiques rencontrées dans la salle. Mais je suis très contente d’y jouer ! C’est un nouveau défi que je nous sens prêts à relever ! Je me dis que si nous arrivons à la jouer ici, nous pourrons la jouer partout.