HIVERS d'après les textes de Jon Fosse - par Mathieu Barché

Date : Lundi 30 novembre 2015
Horaires : 19h - 20h
Lieu : Théâtre Bernard-Marie Koltès
Durée : 1h
Discipline : Théâtre

Réservation conseillée

HIVERS

© Loïc Barché

D'après les textes de Jon Fosse

  • Mise en scène : Mathieu Barché
  • Interprétation : Laura Segré, Hadrien Peters

HIVER(S) (avec un S) est le fruit d’un travail qui s’étend sur deux ans. Ayant commencé par monter la pièce Hiver de Jon Fosse en 2013 et 2014, nous avons voulu reprendre ce spectacle en y ajoutant des éléments extérieurs qui viendraient non pas compléter l’histoire principale, mais l’exploser, pour en révéler sa structure et créer un autre paradigme de sens. Ce que nous voulons travailler à travers l’œuvre de Jon Fosse, c’est la façon dont il met en jeu une prise de parole quasi mathématique, codifiée, afin de révéler une appréhension de l’homme au monde qui est tout sauf immédiate.

Dans tous les textes de Jon Fosse, les personnages sont dans un même élan de vie. Ils semblent se répondre d’une pièce à l’autre ou réutilisent les mêmes codes, les mêmes constructions syntaxiques pour essayer de transmettre leur message. Les dialogues ne sont plus intra-textuels mais inter-textuels. Les figures qui viennent prendre la parole butent toujours au même endroit et tentent inlassablement de se rencontrer. Ce n’est pas une mince affaire, étant donné que ce sont des êtres radicalement différents qui ne semblent pas se comprendre. Mais, tous ont la volonté de comprendre l’autre, et déploient ainsi une grande énergie pour y arriver. Car dans les pièces de Jon Fosse, on peut envisager le mot comprendre dans son sens étymologique, c’est-à-dire « prendre ensemble ».

Et c’est là que commence le travail. C’est là qu’est la bataille : prendre ensemble le sens d’une phrase, prendre ensemble un destin commun, prendre ensemble la décision d’essayer une nouvelle vie. Une lutte, qui passe par le langage, pour l’assimilation au monde, et à l’autre. Et qui pourrait ressembler à ce qu’on appelle l’amour.

On pense souvent que l’écriture de Jon Fosse est celle du « non-dit » ou de l’incommunicabilité. Je ne trouve pas ça juste. Au contraire, à mon avis les personnages sont totalement ouverts à l’autre, très perméables à ce qu’ils entendent. À l’affût de la parole. C’est un langage de vie, voire de survie plus que de mort. On a souvent l’impression qu’on joue Fosse en pantoufles, alors que les comédiens devraient venir en baskets…

Pour jouer, il suffira seulement d’un espace et de comédiens. Un banc aussi. Comme si la neige des hivers avait tout effacé, il ne reste plus que ce lieu de rencontre, où l’on essayera, à nouveau, de se comprendre.

 Entretien avec Mathieu Barché – metteur en scène d’HIVERS

Mathieu, pouvez-vous me résumer votre parcours ?

Après quatre ans d’études théâtrales, j’ai réalisé un DEUST arts du spectacle à Besançon puis je suis monté à Paris pour entrer au Studio d’Asnières pendant deux ans. J’ai ensuite rejoint l’Université Paris Ouest Nanterre pour une licence en arts du spectacle et je suis, en ce moment, inscrit en master 1 d’études théâtrales.

Vous avez rencontré Hadrien Peters et Laura Segré (acteurs de la pièce) au Studio d’Asnières. Qu’avez-vous réalisé avec eux ?

J’ai travaillé avec Hadrien sur « Les lectures du lundi », une initiative lancée par l’Ecole Claude Mathieu. Il s’agissait de lire des textes littéraires dans des bars. Nous avons fait ça tous les lundis pendant 7 mois. J’ai également monté avec Laura et Hadrien la pièce Hiver de Jon Fosse, notre premier projet à tous.

Quand avez-vous découvert l’écrivain Jon Fosse ?

Un peu par hasard. J’ai commencé à m’intéresser aux auteurs russes puis aux auteurs norvégiens et le nom de Jon Fosse revenait souvent dans mes lectures. Son écriture m’a tout de suite plu. Qui plus est, Claude Regy, un metteur en scène que j’apprécie beaucoup, a monté quelques-unes de ses pièces. J’ai donc eu envie de reprendre Jon Fosse, à ma manière.

Qu’est-ce qui vous touche dans ses œuvres ?

La définition du mot « comprendre » est très présente dans l’écriture de Jon Fosse. On semble être face à une écriture de l’incommunicabilité alors qu’en réalité les personnages échangent énormément et ont un désir fort de se dire les choses. Quand les personnages déclament « mais je t’aime tellement, je suis amoureux de toi », je trouve que c’est quelque chose qui n’existe pas vraiment dans le théâtre et qui me semble très généreux. Ces personnages font tout pour construire ensemble, même si on a l’impression qu’ils ne se comprennent pas, et ça donne un côté très optimiste aux textes de Jon Fosse. Finalement, on ne peut avoir de désir pour aucun des personnages, car elle est agressive et lui niais, mais on les voit se comprendre, aller de l’avant. Ils ressemblent un peu aux personnages du réalisateur Mike Leigh.

Le projet initial était de jouer telle quelle la pièce Hiver de Jon Fosse. Pourquoi avoir changé ?

Je suis dans une période de ma vie où j’ai l’impression de changer, vite, et je n’ai plus les mêmes désirs qu’avant. Ca ne m’intéressait donc pas d’approfondir Hiver, d’en faire quelque chose de plus lisse, de plus parfait. J’ai eu envie de tenter autre chose.

Vous avez donc ajouté un « s » à Hiver car vous avez fait le choix d’intégrer plusieurs textes à votre représentation. Quels sont ses textes ?

Il y a trois textes de Jon Fosse : Hiver, Je suis le vent et Et la nuit chante. Puis deux poèmes, le premier d’Hugo von Hofmannsthal dans Chemins et rencontres et le second de Wilhelm Müller dans Le Voyage d’Hiver.

Avez-vous un fil rouge pour l’ensemble de ces textes ? Comment s’articulent-ils les uns avec les autres ?

Très souvent, il y a dans ces textes des personnages qui se rencontrent et qui essaient de comprendre quelque chose. Hofmannsthal écrit d’ailleurs dans son texte que le plus beau moment « ce n'est pas l'étreinte mais la rencontre ». Ces textes s’articulent comme des scènes de vie agencées de manière à produire une décharge d’énergie forte vers la construction, l’union, l’amour. Le Voyage d’Hiver, par exemple, est plein d’amour. Et puis, j’aime le fait qu’on puisse voir plusieurs personnages, qu’il ne s’agisse pas d’une histoire particulière. Les sentiments deviennent universels comme si une légion de gens éprouvait la même chose.

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire de la mise en scène ?

Au lycée, je voulais déjà être metteur en scène mais un professeur m’a dit qu’il fallait d’abord que je sois comédien. Un conseil que j’ai suivi et qui m’a beaucoup servi. Arrivé au Studio d’Asnières, il y avait une part beaucoup moins réflexive au sein du groupe et il n’y avait pas de metteur en scène défini. J’ai donc eu cette envie de partager plus que du jeu, de créer une conversation, de parler d’autre chose. C’est comme ça qu’est revenu mon désir de mise en scène. Un désir qui, finalement, se rapproche de celui de créer.

Comment envisagez-vous le rôle de metteur en scène ?

On dit souvent qu’on n’est pas metteur en scène par désir, mais metteur en scène par défaut. J’ai ce désir, j’en ai beaucoup à vrai dire, mais j’ai surtout de plus en plus envie de remettre en cause la position de metteur en scène jusqu’à ne plus vraiment l’être. Dans mes projets, j’ai envie que chacun arrive avec ses idées, qu’on discute, qu’on crée ensemble plus que de m’investir dans le jeu des autres. Selon moi, un comédien est presque un metteur en scène et le désir de jeu devrait se rapprocher du désir de mise en scène. Mais je dois avouer que tout ça est un peu utopique.

Vos décors sont tous très épurés. Que sont, pour vous, leurs fonctions ?

C’est vrai. En réalité, on aurait pu se passer de décor mais nous avons fais le choix de tester plusieurs installations. Un peu comme des tableaux, les décors créent une ligne de force, une énergie, voire une géométrie émotive. On retrouvera sur scène, par exemple, une chaise, qui semble ne servir à rien, mais qui pour moi donne une énergie particulière. Il faut dire aussi que le lieu dans lequel nous jouons (l’Espace Reverdy) raconte à lui seul beaucoup de choses, je le trouve très fort.

Concernant la musique, vous avez décidé d’en ajouter alors qu’elle était inexistante dans le spectacle précédent. Quelle valeur a-t-elle pour ce nouveau spectacle ?

La musique, comme les costumes, est porteuse d’émotions. Ce sont des éléments qui nous dépassent et que les comédiens n’ont pas à gérer. Lorsqu’on a la musique avec nous, on peut se permettre d’être en décalage tout en restant dans un moment de vérité. On ne se pose plus la question de savoir si tout est juste. La musique nous permet d’être plus libres et de chercher des choses plus loin.

Un de vos personnages, que vous jouez d’ailleurs, se vêt de quatre ou cinq vestes à la fois. Quelle impression cherchez-vous à produire en faisant de tels choix ?

Je me rends compte qu’à toutes les questions je pourrais vous répondre « c’est de l’émotion ». Concernant ces vestes, elles sont nées d’une improvisation comme beaucoup d’autres costumes et décors. Il y a, dans les costumes d’HIVERS, quelque chose qui tient de l’inconfort. Les costumes sont trop grands ou moches. Cela crée des figures comme des pantins qui tenteraient de se débattre dans leurs vêtements. Le tout force à une certaine maladresse. Les personnages de Jon Fosse sont souvent maladroits, soit ils se prennent des murs, soit ils tombent.

Lors de vos répétitions, vous faites appel à de nombreuses références (metteurs en scène, poètes, philosophes) pour illustrer vos idées, vos sentiments… quelles sont ces personnes qui vous inspirent ?

Il y a, avant tout, le metteur en scène Claude Regy. Sa parole est folle, on s’éprend très vite de sa parole car il semble être toujours dans une certaine justesse, vérité. Son théâtre est celui de l’immobilité, de la lenteur de parole. Son travail déplace notre seuil de perception pour atteindre un état d’écoute et d’éveil exacerbé, cela tient presque de l’hypnose. Je m’en inspire tout comme je m’en méfie ! Il y aussi François Tanguy, directeur du Théâtre du Radeau. Lui aussi est un peu fou, érudit. Ses spectacles sont des enchaînements de scènes dans lesquelles il cherche une harmonie des sentiments, des mouvements. Il est parvenu à développer un langage théâtral nouveau qui lui permet de se détacher de plein de choses. Autrement, en ce moment, je suis assez influencé par le philosophe Merleau-Ponty. Sa réflexion sur le rapport de la peinture au spectateur me permet de comprendre comment m’investir dans une œuvre d’art. Et enfin, Pina Bausch, l’incontournable.

Vous n’hésitez pas, pendant les répétitions, à faire répéter vos acteurs encore et encore quand le résultat ne correspond pas à votre idée de l’interprétation. Comment appréhendez-vous la direction d’acteurs ?

C’est quelque chose qui me semble très compliqué. Tout d’abord, je ne pense pas arriver avec des idées précises mais plutôt avec des fantasmes flous, des univers. Et je tiens aussi à ce que le comédien me propose des choses. Seulement, ces propositions, je les reçois inévitablement à travers mon sentiment. Donc si on travaille plus d’une heure sur la scène, je retombe sur des images qui sont miennes, sur des façons de structurer ma pensée et, au final, cela nous emmène vers une idée de l’imprécis – qui n’est pas forcément une mauvaise chose. Encore une fois, je trouve la direction d’acteur très difficile. J’aimerais que les comédiens arrivent avec plus de propositions mais si ce n’est pas le cas, je suis obligé de créer des choses en eux. Ma répétition idéale : j’arrive, les comédiens répètent, je ne dis rien et je m’en vais.

Dans votre dossier de candidature pour le Festival, vous énonciez le désir de « faire jouer les comédiens en baskets », pouvez-vous me l’expliquer ?

C’est un rapport direct à Claude Regy. Ses personnages ne bougent jamais et lorsqu’ils marchent, on ne les entend pas. Le théâtre de Jon Fosse, l’image qu’on en a, est assez morne et statique. J’ai envie, de mon côté, de créer du dynamisme. Cette image des baskets est là pour illustrer la vitalité. On peut s’imaginer des gens toujours actifs. Car le langage de Jon Fosse n’est pas mortuaire, au contraire, il y a une énergie de vie dans ces répétitions de mots. C’est un langage jeune et plein de vérité.

Vous avez décidé pour quelques scènes de passer de l’ombre à la lumière en montant sur scène. D’où vient cette envie ?

C’est la première fois que je fais ça. Etre acteur me permettait d’être un peu moins metteur en scène. De cette façon, les autres sont obligés, lors des répétitions, d’être regardants et la parole s’échange d’une façon très différente et plaisante. C’était aussi une question de nécessité. Cela me permettait de ne pas faire une déclinaison de scènes de couple et d’éviter que le public pense qu’il s’agissait du même homme dans toutes les scènes.

A quel moment apparaissez-vous ?

J’apparais dans deux scènes : Et la nuit chante puis Je suis le vent. J’interprète également une chanson à la guitare – Wicked Game de Chris Isaac. Cette chanson viendra comme un temps de pause, une transition vers la pièce Hiver dans laquelle l’univers diffère et les costumes disparaissent.

Avez-vous des projets pour la suite ?

Avec Hadrien et d’autres personnes du Studio d’Asnières, nous allons monter en mars Plateau 1. Pour le moment, chacun apporte des propositions de scènes, de chansons, de sculptures. Nous allons créer une sorte de musée vivant dans lequel les gens verraient les choses comme une harmonie de moments. Notre rêve serait de faire 4 heures de spectacles mais le projet débute tout juste, rien n’est véritablement construit.

Propos recueillis par Stéphanie Salvi, étudiante en Master MCEI

 Présentation du projet HIVERS

J'ai commencé à m'intéresser à l'auteur Norvégien Jon Fosse car, durant mes études, j'étais fasciné par le metteur en scène Claude Régy qui a laissé une emprunte esthétique très forte sur toute l'œuvre de Fosse, assignant son écriture à celle de la mort et de la vie, et à une rigueur extrême. Plus tard, j'ai joué dans la pièce VIOLET avec des élèves de la Comédie de Saint-Étienne, et j’ai été surpris de comprendre que les mots de Jon Fosse pouvaient laisser une grande part de liberté au comédien. C’est une langue très dynamique, les mots qu’il écrit sont agissants : parler devient ainsi un acte qui demande une grande énergie. J’ai voulu approfondir ma connaissance de cette écriture singulière en montant HIVER en 2014 avec deux comédiens – spectacle que nous avons joué à La Maison de l'Étudiant de l'Université Paris Ouest Nanterre.

Puis, pour la reprise d’HIVER au Festival Nanterre sur Scène, j’ai voulu faire entrer d’autres personnages de cet auteur et d’autres écritures (celles d’Hofmannsthal et de Wilhelm Müller) afin de quitter le particulier - qui, du coup, reste peut-être seulement particulier - pour atteindre un état plus général d’être au monde. Tous les personnages ont la même charge, le même poids du monde sur le dos, et tous semblent se poser la même question : « Pourquoi faut-il qu’il y ait une si grande différence entre moi et le monde ? » C’est une question tirée du scénario de Peter Handke écrit pour le film Faux Mouvement. L’HIVER, unique et éphémère, est remplacé par les HIVERS simultanés de tous les protagonistes, pris dans un mouvement cyclique infini.

Si les corps et le texte sont au centre du dispositif dans HIVERS, l’utilisation de la musique, des costumes et de l’espace scénique est très importante pour prendre en charge une intensité émotionnelle que les comédiens ne peuvent de toute façon pas atteindre. La musique étant très puissante dans ce domaine, elle nous aide à trouver des émotions très profondes, elle nous soutient de sa constante justesse. C’est une instance, pour reprendre les mots de François Tanguy, qui, sur le plateau, a la même valeur que les comédiens, l’espace, les costumes.