Bolides

Bolides

Affiche : Esthelle Frois; Photos : Jean-Claude Kagan/piétonparisien

Une Idée originale de Nassim Faranpour / Collectif Bolides
Conservatoire Paul Dukas - Paris

Date : Jeudi 30 novembre 2017
Horaires : 18h30 - 19h15
Lieu : Espace Pierre Reverdy, bâtiment L
Durée : 45 minutes
Discipline : Théâtre / Danse / Performance

Réservation obligatoire

Bolides

Affiche : Esthelle Frois; Photos : Jean-Claude Kagan/piétonparisien

Mise en scène : collective
Avec : Léa Delmart, Giovanni Arnoux Bellavitis, Alice Bourdon, Thomas Bosquet, François Legros, Louise Le Riche Lozac’hmeur, Thomas Roy et Nassim Faranpour

Bolides est un accent. Grave, léger, chuchoté, hurlé, chanté. Un accent supprimé, ajouté, déposé, qui change tout. Ou rien. Tout et rien. L’accent qui met en valeur l’invisible, l’indicible, l’individu au cœur de tout. L’accent mis sur l’autre, pour l’autre, à travers l'autre. Pour l’amour, la peur, les chutes, le bruit, les monstres et les pas beaux, les bons et les câlins. Huit comédiens, huit corps en péril au service de l’instant. Danse et musique s’entremêlent dans l’urgence pour offrir un observatoire de l’intime et changer le quotidien en poésie extraordinaire sur le plateau.

Entretien

Suite à un travail de création au conservatoire Paul Dukas, huit personnalités différentes décident de s’unir atour d’un projet commun : Bolides. Ils nous présentent un spectacle pluridisciplinaire entre théâtre, danse, chant, performance, le tout dans une énergie débordante. Rencontre avec le collectif Bolides.

Pouvez-vous nous présenter la compagnie ?

Nassim : Bolides est un collectif de 8 personnes. Nous nous sommes rencontrés en octobre 2016, au conservatoire Paul Dukas du 12ème arrondissement. Nous avons commencé à travailler ensemble sur des cartes blanches qu’on devait présenter en février. Le groupe s’est formé très vite autour de ce travail de création. Même si nous venons d’univers très différents, on s’est rendu compte qu’on avait de vraies affinités de travail et qu’on se complétait plutôt bien. A la suite des cartes blanches, nous avons continué sur notre lancée avec Bolides. Nous avons aussi d’autres projets en tête pour la suite.

Louise : Bolide c’est un peu comme une mayonnaise qui a pris bien et tout de suite. On s’est tous penchés dessus. Est ce que je mets le doigt dedans ? Est-ce que j’y goûte ? Et finalement c’est plutôt bon.

François : Nous avons tous des personnalités assez différentes et c’est d’autant plus intéressant de les mélanger et d’en sortir quelque chose, une collectivité. On s’apprécie énormément, il y a une bonne cohésion de groupe. Travailler ensemble produit quelque chose d’assez intéressant dans notre relation de groupe et nous l’espérons sur scène aussi !

De quoi parle le spectacle ?

Nassim : Au départ, nous voulions parler des détails du quotidien qu’on ne remarque pas. Les petits gestes qui sont propres à chacun, les tics, les tocs qu’on peut avoir. L’idée c’était de les transposer pour en faire un geste chorégraphique qui puisse enjoliver et rehausser la beauté du quotidien. Parler de corps, de gens, d’individualité dans un groupe, de l’extravagance de chacun et de l’extravagance d’être.

Louise : Au fur et à mesure de cette construction nous nous sommes demandé : Qu’est ce qu’un groupe ? Qu’est ce que se laisser regarder en tant que comédien alors que nous ne sommes pas dans l’achèvement d’un savoir ou dans l’expression d’une finalité ? Qu’est-ce qu’un individu qui se laisse regarder ? Qu’est-ce qu’un public ? Parce qu’en réalité Bolides pourrait être un spectacle pour enfant, pour handicapés, pour adolescents ou vieux intellectuels qui nous diraient que le point culminant du spectacle, c’est quand on s’est mis à tomber et c’est ça qui nous plaît.

Thomas Bosquet : Il y a aussi surtout notre plaisir à nous : à aucun moment il n’y a de virtuosité, mais nous prenons énormément de plaisir à le faire. Tout ce qu’on veut partager, c’est ce plaisir et ce rapport qu’on peut avoir à la création.

Alice : Il y a aussi cette générosité d’offrir une endurance de travail. Chaque représentation nous demande un grand effort de concentration, elle constitue une performance physique importante et il faut cette présence, cette concentration et cette écoute pour y arriver.

Giovanni : J’ai l’impression que la démarche consistait presque à dire : prenons notre vie, que se passe-t-il si on monte tous les curseurs d’un coup ? A quel point peut-on s’amuser, à quel point cela peut devenir joyeux, triste, cruel, hystérique et beau si on se dit que dans ce qu’on va faire on se mobilise et on se jette dedans complètement ? On arrive à faire sortir des choses en nous qu’on ne soupçonnerait pas derrière nos visages.

Nassim : On offre notre intimité, on offre ce qu’il y a d’intime. Le don est vraiment présent dans ce spectacle, le don de nous-même, de ces êtres imparfaits que nous sommes. Des êtres qui essaient de faire de leur mieux et qui le font, pas parfaitement mais généreusement. Je pense qu’on s’est lancé beaucoup de défis pour se déstabiliser et pour toujours être dans la recherche. C’est un spectacle toujours en recherche et en interrogation, sans vraiment de réponses ; mais je pense que c’est fait exprès.

Quel lien entre les voitures du titre, vous et votre création ?

Nassim : Le nom du spectacle vient uniquement de ce qu’il nous fallait un titre à l’époque des cartes blanches, et que j’aimais beaucoup le mot Bolides.

François : On a choisi ce mot-là même pas pour le sens mais pour le son ; et cela résumait un peu ce qu’on fait et l’esprit du collectif, du spectacle. On trouvait que le mot était beau.

Léa : Ce que vient de dire François parle bien du spectacle : on raconte des choses mais ce n’est pas l’élément principal, d’essayer de les raconter. Ce qui est beau, c’est qu’entre nous on se raconte des choses collectivement, et qu’ensuite chacun se raconte ce qu’il veut en le voyant.

Est-ce que vous avez des influences ?

Nassim : Nous venons tous d’univers très différents, donc nous avons des influences différentes et le spectacle, qui unit tout cela, et donc un peu un ovni. Ce n’est qu’après coup qu’on s’est rendu compte qu’il pouvait y avoir des échos avec d’autres artistes.

Giovanni : On s’est trouvé des parents adoptifs après avoir entamé notre création plutôt qu’on n’a eu des héritages qui auraient été la source de notre travail de création.

Alice : Finalement, l’influence première de Nassim c’était des gens et des passants.

Nassim : Observer les gens dans la rue et dans le métro : j’avais envie de parler de ça; et mon inspiration de départ c’était aussi les membres de Bolides. Il y a beaucoup de choses que j’ai eu envie de montrer car je les ai vus faire. Pas nécessairement dans l’idée d’en faire un spectacle ; mais je me suis dis que cela pourrait être tellement beau de les mettre sur scène. Ils sont la matière, nous sommes la matière principale de notre travail.

Quel rapport au corps entretenez-vous dans Bolides ? L’expression corporelle semble avoir une place importante pour vous.

Louise : Nous sommes tous comme des adolescents, du point de vue de nos corps, depuis que nous avons commencé Bolides. Et nous travaillons tous différemment notre souplesse, notre musculature. Nous pratiquons le yoga et nous passons une bonne partie de nos répétitions à faire des étirements.

Nassim : Je trouve qu'il y a un côté très libérateur dans Bolides. Avant je me créais des barrières, en me disant qu’il fallait avoir un très haut niveau pour pouvoir se permettre de faire des choses avec son corps sur scène. Le spectacle nous a permis au contraire d’utiliser complètement nos corps sans nous poser ce type de questions.

Léa : Mon corps à moi est faible, non souple au possible, et il y a certaines choses dans Bolides qui ne sont presque plus du plaisir parce qu'elles sont dures et me font peur. Certains passages dans le spectacle me font peur, et je trouve ça justement intéressant à voir : ma peur et mon corps nul, et qu’en réalité ça marche. Je crois que c’est ça aussi Bolides : voir des personnes qui ne savent pas faire, et qui pourtant essaient de le faire. D'ailleurs, je ne pense pas que l'on travaille dans la perspective de ce que l'on pourrait appeler communément l’expression corporelle, mais plutôt dans le sens d’une poésie corporelle.

Nassim : Nous ne cherchons pas de sens. Nous avons envie que les gens se racontent les choses d’eux-mêmes. Je me dis souvent que la parole donne le sens, du moins fournit une réponse. Elle donne plus de réponses que le corps. Le fait de passer par le corps est un moyen de ne pas donner de réponse et de laisser les gens interpréter les choses comme ils le désirent.

Le corps vous sert aussi, à la fin du spectacle, à créer une musique corporelle.

Louise : En fait si nous chantons a capella, c'est parce que nous partons encore une fois de la matière première, la plus inépuisable et la plus présente : c'est-à-dire nous.

Léa : Bolides s’inscrit dans une volonté d’auto-suffisance : là il s'agit aussi de faire quelque chose sans instruments et d'utiliser nos corps. Nos corps ont vécu auparavant, ils ont traversé le spectacle parfois violemment, nos voix aussi, et à la fin, on chante cette chanson dans un état de fatigue particulière : je pense que c'est très intéressant pour le spectateur de voir le travail du corps à ce moment-là, de l'entendre de cette façon.

Des phrases sont lancées parfois pendant le spectacle. Quel rapport entretenez-vous avec le langage et pourquoi avoir choisi ces phrases-là en particulier ?

Nassim : Ce sont des phrases que j'écris tous les jours dans le métro. C'était une sorte de journal intime destiné à me souvenir de petits moments de vie, de gens, de détails, qui n'étaient pas du tout destinés à Bolides et à ce spectacle. Puis, dans nos discussions, nous avons commencé à parler de quotidien, de détails, et je me suis dit que c'était dans la même lignée. Ces phrases-là sorties du contexte et dites par quelqu'un d'autre que moi n’avaient plus aucun sens. Cela revenait en quelque sorte à offrir des éclats de vies aux gens, en restant dans cette idée qu’ils peuvent les interpréter comme ils veulent. Ce n’est pas grave s’ils ne voient pas ce que j’ai vu à ce moment-là, chacun est libre d’y voir ce qu’il a envie.

Alice : Dans ces phrases, il y a une urgence qui nous pousse à tomber. Nassim nous dit souvent qu'on doit incarner et posséder les mots corporellement. Le corps sonore et le texte matériau. J’aime bien avoir ce rapport sensuel à la langue. Il y a un moment où dans le spectacle je panique, parce que je n’arrive pas encore à éprouver du plaisir. Penser au fait qu’il y ait une urgence de dire ce son, de faire sortir ça de mon corps, c'est aussi quelque chose qui m'amène à mettre en mouvement et en danger l'ensemble de l'instrument organique.

Louise : A l'intérieur de Bolides toute parole est une prise de risque.

On a l'impression qu'il y a vraiment quelque chose de vraiment foncièrement musical dans votre spectacle. Avez-vous travaillé le rythme ?

Nassim : Ce n’était pas intentionnel mais je pense que c'est venu comme une évidence parce que c'est le rythme des corps, le rythme des existences qui s'entrechoquent. Bolides parle de corps et de ce rythme de la vie qui palpite.

Louise : Comme nous travaillons une succession de tableaux, il faut trouver le rythme à l'intérieur de ces tableaux sinon on meurt et puis on s’ennuie en tant que comédien. On travaille dans une énergie qui est assez proche de la percussion.

Giovanni : En vérité le rythme est partout, il est nécessaire tout le temps dans les arts vivants, c'est Ioshi Oida qui disait ça, qu’il y a un rythme particulier à chaque public qu'il faut saisir. On fait de la musique, on fait de la danse, on fait du théâtre, presque de la performance, du cirque, tout se mélange. Mais il y a toujours cette nécessité d'être là, d'être présent et d'avoir le rythme. De savoir à quel moment on ralentit, à quel moment on accélère, à quel moment on arrête, et à quel moment on reprend

Nassim : On a parlé de l'individu dans le groupe, de l’individu qui s'extrait du groupe, et je pense que si on n’a pas un rythme commun, c'est difficile de s'en extraire et d'y revenir. Il faut qu'on pulse pareil.

Louise : On imprime le temps quand on fait un spectacle.

Vous nous avez dit que c'est une création qui est en perpétuel changement : cette malLéabilité est-elle un choix ou une nécessité ? Qu’est-ce que cela implique pour vous ?

Louise : D'être sur-disponibles et sur-bienveillants.

Nassim : Je crois que c'est venu un peu par hasard mais aussi du fait qu'on travaille dehors et donc, que l'on doit adapter les éléments à l'extérieur. Ensuite, le fait qu'on soit huit et que c'est très difficile d'avoir toujours tout le monde (et puis il y a toujours des imprévus dans la vie), c'est encore une chose qui a fait qu'il faut qu'on puisse sans cesse réadapter, et que le spectacle puisse continuer à se jouer même si tout le monde n'est pas toujours là. Donc il y a eu des circonstances extérieures, mais ce n'est pas plus mal parce que cela nous pousse à perpétuellement inventer de nouvelles formes.
Mais il y aussi le fait que c'est quasiment comme si on vivait tous ensemble : on passe toutes nos soirées ensemble, on se voit tout les jours entre les cours, les activités, les répétitions et le reste ; et cela fait aussi que, comme c'est un spectacle qui parle de quotidien et de nous, il y a beaucoup de choses dans ce qui nous arrive qui nous inspirent sur le moment, qui font qu’on se dit : "Ah mais tiens, ça, ce serait super de le mettre sur le plateau". Ce spectacle s'y prête bien.

Louise : Mais on ne le fait pas tout le temps, on se retient

Léa : Et si on trouve quelque chose obsolète, on l'enlève et moi je trouve ça génial, de pouvoir enlever des choses au bout d'un moment.

Giovanni : Je pense qu'il y a aussi le fait que, petit à petit, on trouve de plus en plus de liant dans un spectacle qui est quand-même extrêmement séquencé, et que, petit à petit, les tableaux commencent à s'influencer et à s'interpénétrer. Comme une masse qui, lentement, se réunit ; il y a des choses qui en sortent.

Léa : Le spectacle s'invente même au présent du plateau et cela, c'est quand-même ce qu'il y a de meilleur dans le théâtre…

Louise : Nous, on aime bien provoquer des accidents, c'est pour ça que le titre Bolides est significatif aussi.

Léa : On aime les accidents qui ne font pas tomber.

Louise : Des accidents de Bolides, des accidents sans gravité.

Comment définiriez-vous la beauté et dans quelle mesure l'avez-vous recherchée pour votre création ?

Giovanni : Personnellement, la beauté j’en ai marre, et je trouve que la joliesse c'est beaucoup plus parlant. La beauté je trouve que c'est très sérieux, j'ai l'impression que cela ne se prête pas vraiment à Bolides. En fait, je trouve cela très froid et Bolides, c'est un spectacle qui est vraiment très joli parce qu'il a quelque chose de plus vivant et de plus enfantin : en fait, de plus vrai et de moins fabriqué.

Louise : Nous ne recherchons pas la beauté, nous n’essayons pas de faire du beau au plateau. Nous essayons de faire du vivant, d'être dans le vrai, d'être au plus proche de ce que la vie nous fait, nous évoque, et peut produire chez les autres.

Toto : Moi, ce que je trouve beau de manière générale, ce sont les gens, et ce que j'aime dans le théâtre c'est qu'on voit des gens qui font quelque chose devant nous. Ce qui est beau dans Bolides, ou joli, ou encore ce que j'aime esthétiquement dans Bolides, c'est qu'on voit des gens. Le principe de Bolides ? Ce sont des gens qui s'aiment, qui font des choses sur un plateau pour s'amuser, pour donner du plaisir à des gens et pour montrer le plaisir d'être ensemble.

Louise : C'est quand-même très sérieux cette question de plaisir : de manière générale, on ne parle pas beaucoup d'envie, de plaisir, et on reste dans quelque chose d'assez froid et hermétique, de non-sensorialité totale. C'est d’autant plus important de se poser ces questions : qu'est-ce qui crée pour moi du plaisir ? Qu'est-ce qui me fait envie ?

Léa : Je crois que l'on est parti du principe que, quand nous, nous prenons du plaisir (et on en prend plus que beaucoup sur Bolides), eh bien c'est joli tout simplement. Et joli, je pense, à voir comme à ressentir. Les premières expériences de travail qu’on a faites devant les gens suggèrent que ça marche plutôt bien : et pour nous, c'est aussi joli à voir, le regard qu'ils portent sur nous.

François : C'est peut-être un peu bateau de dire ça mais je pense qu'il y a quelque chose de l'enfance : quand on est enfant on ne se soucie pas forcément de respecter les codes ; c'est un peu ce qu'on se permet avec Bolides. Le spectacle, et particulièrement l'introduction, reflète une certaine candeur, une certain esprit d’enfance, et c'est ce qu'on recherche : comment se libérer de des chaînes, de tous ces gens qui pourraient nous dire : "écoute ne fais pas ceci, ne fais pas cela, ne mets pas tes doigts dans ton nez, c'est mal poli". Refuser ces carcans sociaux permet d’atteindre une forme de réel plus proche de la beauté ou de la joliesse.

Nassim : Initialement, ça n'avait pas forcément une visée esthétique : il s'agissait surtout de montrer des êtres humains et ce, justement dans tout ce qu'ils peuvent avoir de moche ou de joli, c'est-à-dire tout ; juste montrer l'humain sans exprimer d'avis dessus. Mais après tant mieux si les gens trouvent ça joli. Moi je suis vraiment, mais vraiment très contente que l'on retienne que l'humain est joli, parce que c'est exactement ce que j'aimerais transmettre, profondément. Mais l'idée n'était pas de le dire, c'était juste : on pose l'humain là, tenez, regardez, qu'est-ce que vous en pensez ?

Entretien mené par Morgane Raspail