Voraces

Voraces

Mathieu Teissier

De Geoffrey Mandon / Compagnie l’Orage
École Régionale d’Acteurs de Cannes

Date : Jeudi 30 novembre 2017
Horaires : 20h30 - 21h30
Lieu : Théâtre Bernard-Marie Koltès
Durée : 1h
Discipline : Théâtre

Réservation conseillée

Mise en scène : Geoffrey Mandon
Avec : Maïté Lottin, Marie Levy, Clément Bougneux, Thibault Villette, Yitu Tchang, Chloé Lasne
Création lumière : Nanouk Marty
Création son : Soliman Doré
Scénographie : Nanouk Marty et Geoffrey Mandon

Quatre personnages pris dans une attraction terrible vers leurs fins. Chacun d’eux possède en lui une bête qui veut user de ses crocs. Thomas et Léna sont ensemble, elle est plus jeune et elle l’aime à en mourir. Lui se fait ronger de l’intérieur, il cherche de l’aide chez son voisin, Simon, jeune homme trouble aux envies dangereuses. Seule Alice a su dompter cette chose en elle. Comme des noyés qui se raccrochent au dernier objet flottant pour survivre, ils vont tenter de s’agripper à elle et essayer de l’entraîner avec eux. Les gens qu’elle rencontre se fracassent sur son passage. C’est sa malédiction. Deux présences sont là pour se nourrir de leurs troubles. Chantant et se mouvant dans l’ombre, elles sont des êtres sans âge, présents depuis toujours. Leurs voix réveillent les monstres qui ont faim.

Entretien

VORACES est une création contemporaine, écrite et mise en scène par Geoffrey Mandon. Présenté à Marseille, puis à Paris, le spectacle se produit désormais sur les planches du festival Nanterre sur Scène 2017. Dans une écriture simple, efficace, VORACES traite de la douleur, de relations humaines complexes et brutales. Nous avons cherché à mieux comprendre ce projet et son origine. Rencontre avec deux membres de la troupe, Geoffrey Mandon et l’actrice Marie Levy :

Pourriez-vous vous présenter ?

GM : Je m’appelle Geoffrey Mandon, j’ai 26 ans depuis pas longtemps, et je suis acteur. VORACES est ma première mise en scène. Je suis un mec qui vient de la campagne, en Lozère et j’adore la pêche, c’est ma passion. J’ai commencé le théâtre quand j’avais 20 ans. Avant j’ai fait un bac STG (sciences et techniques de gestion) pour glander un peu et avoir le bac facilement. J’ai ensuite travaillé puis, avec les économies que j’avais faites, j’ai intégré une première école de jeu, La Compagnie Maritime de Montpellier. J’ai ensuite été pris au concours de l’ERAC en 2013 où j’ai étudié pendant 3 ans.

ML : Je suis Marie Levy, je vais avoir 25 ans, je suis actrice dans ce projet et j’ai également conseillé Geoffrey pour la mise en scène. On s’est rencontrés à L’ERAC. Avant, j’ai fait le cours Florent pendant 3 ans. Je suis parisienne au départ, et très heureuse d’être de retour ici.

Comment est né le projet VORACES ?

En deuxième année, l’ERAC propose les « travaux d’acteurs » : chaque étudiant à la possibilité de présenter une maquette de 10 minutes d’un projet de spectacle. La maquette peut prendre la forme d’un texte, d’une improvisation, ça peut être de la danse, du chant, on est libres. Moi j’avais envie de faire un projet sur le petit chaperon rouge. Ce que j’aimais surtout, c’était l’histoire du loup, et de la raison pour laquelle c’est lui le méchant, pourquoi à la fin il se fait tuer, ou pas, selon les versions… Plus j’y pensais et plus me venaient des images de l’introduction du spectacle. Je me disais : « Il faut que je parle d’un gars qui a de vrais problèmes pour gérer ses émotions, un gars bouffé de l’intérieur par un loup, un loup qui est présent en chacun d’entre nous ». Pour ce projet, je suis d’abord allé voir Thibault, parce que j’avais déjà joué avec lui, on se connaissait, je savais que ça lui parlerait. Puis j’ai réuni cinq autres comédiens de l’ERAC. On est partis comme ça, on s’est retrouvés dans notre salle de répétition, on a installé deux canapés et on a travaillé. Je suis plus cinéma que théâtre, je voulais que la maquette soit une sorte de trailer : on a d’abord pensé des tableaux et c’est après que l’on a commencé les improvisations.

Vous avez dit que vous travailliez à partir d’improvisation dirigées, c’est à partir de là que vous avez écrit le texte ?

GM : Oui. On a créé les deux « couples » de personnages, et à partir de là on a mis en place des situations, comme la première visite de l’appartement, la première rencontre pour les amoureux, des moments de crise et ça a constitué notre premier jet pour la maquette.

Notre projet a été sélectionné parmi douze autres, du coup on a eu plus de temps de répétition. Pendant huit jours, le travail a été très intense, on répétait toute la journée des impros, on essayait de les faire s’enchaîner, de les diriger autrement. À l’issue de ce travail-là, on a eu une vraie période de creux pendant une vingtaine de jours. Lorsque nous avons repris les improvisations, j’avais assez de matières pour écrire : j’ai tout tapé en un jet, d’après le travail des comédiens.

Si le texte est écrit d’après le travail des comédiens, étaient-ils libres dans leurs interprétations des personnages de la pièce ?

ML : Je dirais que c’est une liberté assez relative dans le sens où Geoffrey avait quand même quelque chose de très précis en tête. Quand on joue, c’est assez millimétré, il y avait une recherche très précise de la part de Geoffrey. Ce n’est pas la même démarche que la plupart des créations dans le théâtre contemporain, qui mettent en avant l’improvisation. Là, on a surtout voulu faire les choses précisément, raconter l’histoire précisément : finalement, on a laissé pas mal ce qu’on est de côté, c’était là tout le challenge, pour nous comédiens.

GM : J’ai écrit la pièce d’après le travail de comédiens que j’ai côtoyé 24h sur 24h pendant deux ans à l’école. Marie a raison, ils ne sont pas dans un travail où leur personnalité prévaut, j’ai voulu les amener à révéler des choses précises qui me semblaient latentes chez chacun d’entre eux.

Quelles sont tes références ? Tes inspirations ?

GM : Je n'ai pas réellement de noms d'auteurs à donner. Ça fait partie de la recherche, je voulais créer du théâtre qui ne soit pas en lien avec un autre texte ou une façon de travailler particulière. Les gens qui sont venus voir VORACES nous ont fait remarquer que la mise en scène ressemble beaucoup au travail de Joël Pommerat. J’'ai lu Le Petit Chaperon Rouge de Pommerat, mais je ne l’ai jamais vu sur scène. Je ne sais pas comment il travaille, les ressemblances avec VORACES sont donc fortuites.

En revanche, je suis pas mal imprégné par la culture cinématographique : la scène d’introduction est clairement inspirée de Bullhead, le film de Michaël Roskam avec Matthias Schoenaerts. Ensuite toute l’ambiance et la tension entre les voisins est recherchée dans la même direction que Rosemary’s baby de Roman Polanski.

Une autre base essentielle du jeu des comédiens a été de s’inspirer des animaux, de leurs comportements et de leurs gestes. Chaque comédien avait son animal-totem. Pour la pièce, je leur ai demandé de prendre place dans un tableau de mise à mort : deux lionnes (les chanteuses) pourchassent un buffle (Thomas). La mère du buffle (Léna) tente de le défendre en vain et Simon, le coyote, essaie de croquer un morceau dans la débâcle. Alice, elle, est une harpie, perchée en haut de son arbre qui observe, tout en étant à part.

Je ne voulais pas produire quelque chose de trop intellectuel, mais plutôt de primaire, de basique, d’animal. D'où d’ailleurs mon envie de traiter du personnage du loup…

La pièce oscille entre un monde moderne et réel, ponctué par des scènes du quotidien, et un univers irréel, qui relève presque de la mythologie. Pourquoi ce parti-pris d’injecter cet univers irréel dans la banalité du quotidien ?

GM : C’est à la fois une façon de mettre en avant le côté divin et absolument triste du personnage d’Alice, et en même temps de pouvoir matérialiser le mal que l’on ressent au fond de ses tripes. Il fallait que j’arrive à faire exister ce mal, à le rendre présent, d’où le rôle des chanteuses. Ces deux créatures ancestrales, inspirées de la tragédie grecque et des furies romaines, sont de véritables charognards qui attendent une opportunité de te rendre malheureux et de te bousiller la vie.

Et puis c’est très esthétique. Par exemple, dans la pièce, Simon se fait aspirer vers l’arrièrescène par les chanteuses : il est à son tour foudroyé par le mal, et cela donne un tableau de plusieurs minutes, très beau. Si on était dans le pur réalisme, il aurait juste cligné des yeux et ça aurait été fait, il aurait succombé sans que physiquement rien ne se passe. En fait, ce qui est irréel ici, c’est très réel pour moi. J’illustre simplement quelque chose qu'on ne voit pas à l’œil nu.

Comment qualifierais-tu Alice au sein de la pièce, parmi les autres personnages : qui est-elle ?

ML : Alice, c’est le personnage qui arrive dans un contexte ordinaire et qui va fatalement tout démolir sur son passage. Et cela recommence éternellement. Elle traverse les âges, les époques, elle connaît déjà l'issue des choses, elle sait que ça va mal se passer.

La construction du personnage a été longue, et pas forcément simple. J’ai très peu travaillé la psychologie du personnage. Geoffrey m’a conseillé de penser à des divinités, et je me suis accrochée à la figure d’Artémis, la déesse de la chasse, qui hait profondément les hommes et a juré de rester vierge. Un jour, alors qu’un chasseur l’a surprise nue, elle le transforme en cerf, et il se fait dévorer par ses propres chiens.

Ce qui me touche particulièrement dans ce projet pourtant, c’est que cette boucle destructrice dans laquelle Alice est enfermée n’est pas sans impact sur elle. Sa relation avec Thomas est presque de l’ordre spirituel, il y a une vraie attirance, une véritable empathie qui fait qu’elle va tenter de s'attarder dans cet endroit-là. Elle va presque essayer de le sauver alors même qu’elle sait que c'est impossible. Et c’est là que la pièce devient inévitablement tragique : elle traite de l’impossibilité d’aider et de ne pas faire de mal. Il en va de même pour les autres personnages : je pense qu’Alice a une réelle connivence avec Léna, elle aimerait pouvoir danser ou manger les gaufres de Simon, pouvoir exister au milieu des autres. Mais cela ne lui est pas permis.

GM : Depuis que je suis petit je suis obsédé par les histoires du monstre sauvé par la belle : ça peut être la Belle et la Bête, King Kong… Ces références, il y en a plein dans les romans, au cinéma, dans les légende. Thomas n’est pas un monstre, mais c’est quelqu’un qui est en train de se faire bouffer vivant par un monstre et qui n’a aucune solution pour s’en sortir. Sa petite copine Léna essaie de faire tout ce qu’elle peut pour l’aider, mais elle aussi est complètement impuissante, et cette impuissance est son monstre à elle. Là arrive Alice. Je crois profondément que tu peux voir quelqu’un et te dire « elle va me sauver ». Il la voit et, instantanément, il n’a plus mal nulle part.

Alice semble manipuler tous les personnages et guider leurs émotions, leurs pulsions… Est-elle un double du metteur en scène ?

GM : Vous pouvez vous le raconter de cette manière, et tant mieux. Pour moi, ce n’est pas tout à fait ça. Alice ne prévoit pas les choses. C’est comme si on mettait au milieu d’une quincaillerie un énorme aimant : tous les éléments bien rangés vont se mélanger et se fracasser sur les rayons pour atteindre l’aimant. Alice, c’est un peu la même chose : elle modèle ce qui l’environne malgré elle.

La solitude semble être un thème présent dans la pièce… Comment avez-vous voulu la traiter ?

GM : Oui, ça parle de solitude. Est-ce que ce que j’ai voulu en faire un élément central ? Non. Il y a des choses qui ressortent de ce spectacle qui ne sont pas de mon fait. La solitude s’est dégagée toute seule en fait. Je ne voulais pas non plus parler de dépendances, ni de pulsions, sauf que l’on fait une recherche sur des réactions instinctives sur des situations de la vie poussées à l’extrême, sur des vrais besoins vitaux, et il en ressort une grande solitude. Chaque personnage est seul à un moment donné, voire tout le temps. Mais avoir mal, c’est justement être seul, parce qu’il n’y a que toi qui peux savoir à quel point tu as mal.

Diriez-vous que le spectacle tourne autour du désir comme moteur des relations humaines ?

GM : De même que pour le sujet de la solitude, je pense qu'il aurait été très ennuyeux de faire une pièce sur le désir. Plutôt que de désir, je parlerais de besoin. Le désir a quelque chose de superficiel tandis que le besoin est vital. Dans VORACES, les personnages sont comme des noyés qui se raccrochent au dernier objet flottant pour survivre. Et cet objet flottant qui les fascine, c’est Alice. Ils coulent et elle surnage sans pouvoir leur porter secours.

La nudité est très présente dans votre pièce, est-ce un parti pris esthétique ou bien s’agit-il pour vous de mettre en avant la bestialité des personnages ?

Les deux. De façon générale, j’ai du mal à supporter la nudité au théâtre, ça peut me mettre très mal à l’aise. Mais ici, c’était obligatoire qu’il y ait de la nudité, tout simplement parce que les situations l’appellent. Le fait d’être nu raconte beaucoup de choses : la bestialité, la fragilité ; qui est plus vulnérable que quelqu’un de nu ?

Les premières à avoir été nues sont les présences chantantes, car je les vois comme des dryades, des êtres ancestraux, ou même simplement des bêtes vivant dans une grotte. Elles ne pouvaient donc pas avoir de costume et il était nécessaire qu’elles aient une esthétique primitive. La nudité m’est donc apparue comme une évidence ; je pense qu’elle les sublime et en même temps qu’elle les rend brutes et animales.

Pour les personnages, cette idée est venue progressivement mais tout aussi naturellement. D’une part, lorsqu’ils rejoignent les chanteuses derrière le tulle, je voulais qu’ils oublient leur personnage et qu’ils reviennent à un état primitif comme elles. D’autre part, la pièce étant composée de scènes du quotidien, la nudité devait être présente, comme elle l’est dans la vie.

Cela dit, la nudité est un risque pour un acteur : j’ai donc joué beaucoup sur la lumière, à la fois parce que l’oscillation entre ombre et lumière rythme le spectacle, et pour protéger les acteurs lorsqu’ils se mettent à nu.

Quel effet aimeriez-vous susciter chez le public ?

VORACES est une pièce qui se rapproche du cinéma : c’est un moment brut de la vie des personnages, montré aux spectateurs. Je n’ai pas écrit ce spectacle en pensant au public. Je n’ai pas envie de créer une pièce pour expliciter des idées, faire comprendre aux spectateurs ce que sont la solitude, le désir, la souffrance, ou leur donner une leçon. Ce que j’aime dans le roman, le théâtre ou le cinéma c’est que l'on me raconte une histoire, que je puisse oublier qu’on est dans une société gangrenée de mille manières. Parfois, éviter le sujet fait du bien. Je recherche néanmoins une ambiance particulière, un peu effrayante, parce que c’est ce que j’aime, et donc à fortiori, ce que je veux créer. Pourtant, chaque spectateur doit voir, penser et vivre VORACES comme il l’entend.

Pensez-vous que le spectacle peut évoluer au fil des représentations ?

Tout à fait. J’aimerais tenter des choses sur le spectacle car il est jeune, il mériterait d’être joué encore beaucoup, pour se fixer. Par exemple, je pense fondamentalement qu’il manque une scène à la pièce, je ne sais pas laquelle et c’est très agaçant d’ailleurs ! Pour VORACES nous avons dû faire une trentaine d’improvisations, et il n’en reste que dix dans la pièce finale. Pour moi, la difficulté a été de choisir quelle scène placer à quel moment pour créer une montée en puissance dramatique. Alors oui, j’aimerais encore l’approfondir mais en même temps c’est quelque chose qui m’effraie un peu puisqu’un rien pourrait dénaturer le projet. Pour l’instant on cherche à le faire jouer, à le diffuser, à le faire vivre. C’est un projet qui nous tient tous vraiment à cœur collectivement et personnellement.

Est- ce que vous diriez que VORACES est un projet "osé" ? Et si oui, pourquoi ?

Oui c’est une pièce qui prend des risques et qui oblige à en prendre. D’abord parce que c’est une pièce très personnelle ; j’ai un univers que j’ai voulu développer à ma façon. Il est toujours assez osé de montrer une petite partie de ce qu’on peut avoir à l’intérieur de soi, de le mettre sur un plateau et de dire : voilà j’ai fait ça !

C’est une prise de risque également parce que le texte n’est pas la base du travail. Lorsqu’on a fait une première lecture, il s'est avéré que cela n’avait aucun intérêt car le texte en lui-même n’est pas "intéressant." Dire à la fois que mon texte n’est pas une base "solide", et que c’est à la fois mon texte et pas celui d’un autre, cela peut paraître contradictoire.

Tout cela est compliqué pour moi qui ne viens pas du milieu du théâtre, et qui ai certains a priori de gens de la campagne sur les intellectuels, alors que finalement je suis un intellectuel, sans vraiment le vouloir ! Réaliser une création un peu "ovni "comme VORACES en revendiquant que c’est mon univers, avec toute la naïveté d’un garçon qui est loin d’avoir lu tous les livres sur la mise en scène et qui, justement pour ce projet, ne souhaitait pas le faire, c’est une grosse prise de risque.

Avez-vous un nouveau projet maintenant ?

En tant que comédien, j’ai été retenu pour jouer seul en scène un spectacle sur les prisonniers de la Seconde Guerre Mondiale , mis en scène par Judith Depaule, qui se jouera en octobre 2018. C’est une création qui s'inspirera des graffitis réalisés sur les murs de la prison de Fresnes par les résistants pour laisser une trace avant leur exécution. Je vais jouer dix personnages différents, quatre par soir, aussi bien des hommes que des femmes. C’est un projet transmedia qui fait appel à différents supports créatifs : internet, la vidéo, l'interactivité.… Et en tant que metteur en scène, j’attends l’opportunité d’écrire un nouveau spectacle dont je ne vous dirai rien ! (rires). Je sais qui va le jouer mais je n’ai pas encore de texte, j’ai envie de réaliser des projets exclusifs, je n’ai pas envie de voler les mots d’un autre, je veux mes mots ou ceux des acteurs.

Entretien mené par Marie Urbach & Nina Veyrier